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mercredi 6 février 2008

Culture et nature: le retour de Lamarck

Parmi les éléments qui distinguent l'homme de l'animal, on songe spontanément à la conscience de soi, le sens du ridicule, la pudeur, l'empathie ou la culture. Comprise comme la capacité à transmettre un comportement ou une connaissance nouvelle de génération en génération, la culture est probablement l'une de nos plus grandes fiertés, puisque c'est grâce à elle qu'on doit nos civilisations, notre compréhension du monde etc. Pourtant, il fait de moins en moins de doutes que culture et animalité fassent très bon ménage chez nos amis les bêtes. Au point de secouer le dogme du tout-génétique de l'évolution.


Les observations abondent dans le domaine du comportement acquis: ainsi certains groupes de macaques japonais ont-ils pris l'habitude de laver leurs patates dans l'eau de mer. Les femelles Vervet trempent des cosses d'acacia dans l'eau pour les amollir. Dans les deux cas, les chercheurs ont observé la lente propagation du comportement nouveau dans le groupe.

L'usage des outils n'est pas non plus l'apanage des primates humains: les chimpanzés de la forêt Taï en Côte d'Ivoire apprennent de génération en génération à ouvrir des noix en utilisant des pierres comme marteaux: les mères enseignent à leurs rejetons à choisir les bonnes formes de pierre et à les utiliser correctement. En Tanzanie, ils savent sonder les termitières avec des bâtons pour attraper des termites bien croustillantes.

De manière plus subtile, les chimpanzés adoptent collectivement certaines postures originales: mains tendus au-dessus de la tête pendant le toilettage de certains groupes des Montagne Mahale en Tanzanie, ou bien épouillage main dans la main pour d'autres populations en Afrique de l'Est qui pourraient être des signes sociaux d'amitié dans ces groupes. Ainsi les singes capucins s'essuient-ils les yeux mutuellement, peut-être pour évaluer mutuellement leur niveau de confiance réciproque. A chaque fois, ces comportements apparaissent dans certaines populations sauvages mais pas dans d'autres pourtant toutes proches.

Les chercheurs ont montré en 2005 que face à une difficulté, les animaux d'un groupe préféraient copier le savoir-faire d'un des leurs plutôt que d'essayer de trouver par eux-mêmes une solution. Les singes imiteraient donc les singes. Ces acquis rudimentaires sont ensuite transmis par les femelles à leurs petits.

Mais la culture ne se limite pas aux primates: on a découvert en 2005 que certains dauphins "enfilaient" des éponges de mer comme des gants pour se protéger le museau lorsqu'ils fouillent les fonds marins. Là encore, les dauphins pratiquant ce drôle de rituel se sont avérées être des femelles étroitement apparentées et côtoient des groupes de dauphins qui ne le pratiquent pas.

Les rats dont nous fêtons aujourd'hui l'année en Chine, ont bien inventé le système des "goûteurs" bien avant Jules César: face à un aliment inconnu, un rat renifle l'haleine de ceux qui en ont goûté, avant de décider qu'il peut sans risque en consommer lui aussi.

Même dans le domaine des préférences sexuelles, le règne du tout-génétique semble avoir vécu. Alors que dans une espèce de poisson, les femelles préféraient les mâles les plus grands, Etienne Danchin a montré que l'on pouvait changer ces préférences par mimétisme. En montrant à des femelles un petit mâle courtiser avec succès une autre femelle, on a constaté que celles-ci préféraient ensuite ce mâle-là, plutôt qu’un autre mâle plus grand mais isolé. De manière général, il montre que les animaux imitent spontanément les comportements de leurs congénères jugés les plus performants que ce soit pour chercher leur nourriture, pour fuir le danger ou pour choisir un partenaire sexuel. Une modification collective des préférences sexuelles ou des comportements, déclenchée par exemple par un changement de l'environnement, peut ainsi être enclenché et entretenu par contagion mimétique, puis transmis de génération en génération.

A long terme, lorsque plusieurs groupes d'une même espèce présentent des variations culturelles fortes, celles-ci peuvent finir par se traduire au plan génétique (du fait de la modification des critères de choix de ses partenaires sexuels par exemple) : la culture devient un moyen comme un autre de transmettre de la variation génétique, transmise de génération en génération. Lamarck is back!

Au passage soulignons que le désir mimétique -si bien décrit par René Girard comme source culturelle de toute société humaine, trouve ici une extension extraordinaire dans le monde animal.




Références:
From nosy neighbours to cultural evolution. Danchin étienne1, Giraldeau Luc-Alain2, Valone Thomas J.3, and Wagner Richard H4. Science 23 juillet 2004.
Culture et traditions chez les singe - Klaus Wilhelm. Cerveau et Psycho Novembre 2007.
L'aventure humaine - des molécules à la culture. Boyd & Silk. 2004.

mercredi 30 janvier 2008

Emotion, imitation et empathie

Je n'avais jamais remarqué que le mot "émotion" vient de "mouvement" (motion, du latin "movere"). Un bon article de "Cerveau et Psycho" explique ce mois-ci pourquoi cette étymologie ne doit rien au hasard.

Quand je baille, l'amour-de-ma-vie baille presque en même temps, c'est plus fort qu'elle, on n'y peut rien. Il y a plein d'exemples quotidiens de ce genre de mimétisme compulsif: quand on tousse, quand on pleure, quand on se gratte... Et les fous rires où l'on ne peut plus s'empêcher de rire parce que l'on voit l'autre rire, est un douloureux exemple d'imitations qui bouclent sur elles-mêmes. L'imitation est le propre de l'homme et des primates.

Là où ça devient intéressant c'est en 1996, lorsque le neurologue italien Giacomo Rizzolati a découvert (un peu par hasard) que les neurones activés quand un macaque saisissait un objet étaient également activés quand ce même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe. Le système cérébral ainsi activé et baptisé "neurones miroirs", serait à l'origine de l'empathie. Il expliquerait pourquoi en voyant un visage très expressif, non seulement on a tendance à l'imiter intérieurement, mais également à ressentir l'émotion qui s'en dégage.

On supputait depuis William Charles James à la fin du XIXe siècle que l'émotion naissait du mouvement ("ce n'est pas parce qu'on voit l'ours qu'on a peur et qu'on court, dit-il, c'est parce qu'on court en voyant l'ours qu'on a peur"). On pense maintenant que c'est la simulation intérieure du mouvement, née souvent de l'imitation, qui provoque l'émotion, donc l'empathie.

Il y a deux limites à cette imitation intérieure: la première c'est qu'on n'imite que ce qui nous est "utile": une maman ne pleure pas en voyant son bébé pleurer. Et l'on a montré que les bébés pleurent en entendant pleurer des bébés de leur âge, mais ne réagissent pas en entendant l'enregistrement de leurs propres pleurs ou celui de bébés plus âgés. L'empathie suppose aussi une certaine distanciation avec soi et avec les autres (cela dit, rire tout seul peut provoquer un fou rire au bout d'un moment et s'amuser à tousser longtemps peut rapidement dégénérer).

La deuxième limite de cette imitation intérieure est qu'elle reste intérieure non pas parce qu'elle "feinte", mais parce qu'elle est inhibée par d'autres systèmes cérébraux. Sauf dans certains cas de Troubles Obsessionnels Compulsifs où le malade ne peut s'empêcher d'exécuter compulsivement certains mouvements.

Je suppose que cet enchainement incontrôlable vue-> imitation-> émotion explique pourquoi devant le dernier Cronenberg, j'ai dû fermer les yeux devant les scènes de tortures, de crainte de ressentir physiquement ce que j'y aurais vu.

A l'inverse, on a montré que les enfants autistes souffrent d'un déficit de leur système miroir, déficit d'autant plus important chez les enfants les plus affectés. La capacité à socialiser semble donc bien dépendre de cette capacité à imiter intérieurement. Les progrès de la neurologie donneraient ainsi raison à René Girard, dont toute la théorie de socialisation s'appuie sur la faculté d'imitation des primates (l'imitation engendrant désir et violence, structures fondamentales des sociétés organisées).

L'imitation instinctive ne serait donc pas seulement une manière efficace d'apprendre des comportements, mais l'une des clefs de notre socialisation... Et le mime Marceau aurait le secret de stimuler chez ses spectateurs, l'imitation intérieure de sa gestuelle pleine d'émotion. Tousseurs s'abstenir!



Références:
Quel est le secret du mime Marceau, Claude Bonnet, Cerveau et Psycho, janvier 2008
Sur le baillement: juquelier, 1905 et "Le baillement est-il contagieux" de Olivier Walusinski
Les systèmes de neurones miroirs, Giacomo Rizzolatti, décembre 1996
Neurosciences : Les mécanismes de l'empathie. Entretien avec Jean Decety. Sciences Humaines N° 150 Juin 2004
Bibliographie commentée de René Girard, sur cottet.org
jcdurbant
, René Girard confirmé par la neuroscience, 15 août 2007