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mercredi 18 août 2010

Commerce international: un exemple d'égalité!

La Chine vient d'être consacrée officiellement deuxième puissance économique mondiale. Voilà qui va réveiller chez nous tous les vieux démons du protectionnisme et de l'anti-mondialisation. L'occasion rêvée, puisque je reviens justement de là-bas, d'entamer une série de billets revisitant quelques fausses-évidences en matière de commerce international.

On achète toujours à hauteur de ce qu'on peut vendre 

Cette semaine, retour sur le concept d'équilibre de la "balance commerciale" dont j'avais déjà parlé dans un précédent billet. On a tendance à voir les échanges internationaux comme une guerre dans laquelle les pays exportateurs (la Chine notamment) s'enrichissent et les pays importateurs nets (comme la France) s'appauvrissent et vivent à crédit auprès des premiers pour financer leur déficit commercial. L'histoire de Hong Kong est instructive à ce sujet car elle prouve au contraire que tous les échanges sont par nature équilibrés.
La Grande Bretagne du 19e siècle raffolait des produits chinois (porcelaine, soie et surtout le thé) dont elle consommait de grandes quantités. Seulement voilà, par crainte de voir son pays perverti par les marchandises étrangères, l'Empereur chinois exigeait d'être payé en or pour ses exportations. Pas de bol pour la Couronne Britannique dont les ressources en or étaient limitées. Pas d'or, pas de thé! Dépités, les Anglais découvrirent bientôt dans le trafic clandestin de l'opium (cultivé en Inde) une autre monnaie d'échange avec la Chine. Succès foudroyant dans tous les sens du terme auprès de la population chinoise, à tel point que l'empereur finit par interdire cette drogue par mesure de salubrité publique. Or interdire le commerce de l'opium revenait à réduire drastiquement celui du thé! Pour obliger la Chine à lever l'interdiction, la Grande-Bretagne finit par lui déclarer la guerre en 1839. Cette "guerre de l'opium" se termina en 1842 par la victoire britannique, la cession du territoire de Hong-Kong à la Couronne britannique et un retour à la normale du volume des affaires entre les deux pays.

En matière de commerce, on ne peut acheter des biens qu'à hauteur de ce qu'on peut vendre en échange. L'histoire de la guerre de l'opium illustre que cette règle de bon sens vaut tout aussi bien pour le commerce international, même si cela paraît un peu moins évident. La Chine n'exportait du thé qu'à hauteur de ce que les Anglais pouvaient lui fournir comme or. La libre convertibilité des monnaies change-t-elle quoique ce soit à ce principe de base? Absolument pas. Introduire des devises ne fait que repousser le raisonnement d'un cran:
Supposons qu'un acheteur britannique souhaite acheter de nos jours du thé à un commerçant chinois:
- L'acheteur britannique ne peut payer son thé qu'en yuans. Il s'adresse à la banque chinoise du coin et lui demande d'échanger ses livres sterling contre des yuans.
- Les banques chinoises n'acceptent d'acheter des livres sterling que si elles ont elles-mêmes des clients chinois souhaitant les leur acheter contre des yuans.
- Ces clients chinois (ceux de la banque) ne veulent eux-mêmes des livres sterling que parce qu'ils souhaitent acheter de la gelée à la menthe et des cream crackers aux Britanniques (qui se font payer eux-mêmes dans cette monnaie).
La boucle est bouclée: le Royaume-Uni ne peut acheter de thé à la Chine que si celle-ci est intéressée par l'achat de "valeurs" britanniques.

L'équilibre de la balance des paiements a remplacé celui de la balance commerciale
La seule différence par rapport au XIXeme siècle n'est pas la libre-conversion des devises mais l'élargissement massif de la gamme des échanges possibles entre deux pays. En 1840 la Chine ne pouvaient acheter à l'Angleterre que des marchandises ou de l'or et du coup -si l'on considère l'or comme une marchandise- son solde des échanges de biens (sa balance commerciale) était forcément nul.
Aujourd'hui les Chinois peuvent acheter des services britanniques, voyager en Angleterre, payer des ressortissants chinois installés au Royaume-Uni, acheter des actions ou des obligations à la City, faire des placements financiers sur le marché britannique etc. Ce n'est plus la balance commerciale qui est équilibrée mais le solde de toutes les valeurs échangées (biens, services, revenus, capitaux etc), c'est-à-dire la balance des paiements, qui est nulle*

Balance des paiements = solde des échanges courants (biens +services+revenus) + solde des mouvements de capitaux = 0

Pourquoi on commerce surtout avec des pays riches

Cette règle toute simple explique en particulier pourquoi 60% de nos échanges commerciaux se font avec le reste de l'Union Européenne et moins de 20% avec des pays en voie de développement:


source: site du Ministère du Commerce Extérieur

Certes on aurait beaucoup de choses à vendre à des pays pauvres, mais par définition ils n'ont pas grand-chose à proposer en échange à leurs partenaires commerciaux (biens, services, placements, investissements). Du coup, on ne commerce avec eux qu'à hauteur de ce qu'ils peuvent nous vendre en contrepartie, exactement comme la Chine n'exportait du thé qu'à proportion de l'or que l'Angleterre pouvait lui fournir.

Cette modestie des échanges avec les pays en voie de développement devrait au passage rassurer ceux qui redoutent les effets ravageurs de la concurrence des pays à main-d'oeuvre bon marché sur notre tissu industriel. On reviendra sur ce sujet.

Déficit, et alors?

La balance des paiements ayant remplacé celle des marchandises, cette dernière n'a plus aucune raison d'être équilibrée. Si un pays importe plus qu'il n'exporte, cela signifie simplement qu'il a surtout vendu autre chose que des marchandises. Ce peut être parce qu'il attire des capitaux étrangers (c'est le cas des paradis fiscaux ou des places de marché importantes), parce qu'il reçoit beaucoup de visiteurs étrangers (pour un pays touristique) etc. Certes la balance commerciale est "déficitaire", mais d'un autre côté celle des capitaux est "excédentaire" et un"déficit commercial" n'est donc pas forcément un signal d'alarme pour l'économie ou un signe d'appauvrissement. Il y a même des situations où c'est plutôt une bonne nouvelle:
- lorsque la croissance du pays est plus dynamique que celle de ses partenaires, sa demande intérieur croît plus vite et ses importations augmentent davantage que ses exportations (bon d'accord c'est pas le cas de la France)
- lorsque les entreprises du pays modernisent leur appareil de production, elles importent davantage  (certes c'est pas le cas non plus ;-)

Bref l'aggravation du déficit commercial n'est en soi ni bon ni mauvais signe. Il peut avoir mille causes possibles qui traduisent l'évolution de l'économie. Pour ce qui concerne la France, le moins qu'on puisse dire en regardant les chiffres c'est que la contribution du solde commercial à la croissance est loin d'être évidente:

    source: étude du Sénat (2009)

Pas de fleurs chinoises

Contrairement à ce qu'on peut lire souvent, la Chine ne fait donc pas une faveur particulière à ses partenaires en finançant leur déficit commercial. On l'a vu, son "excédent" commercial correspond très exactement à ses besoins de placements financiers à l'étranger pour y acheter des actions, y expatrier sa main-d'oeuvre, y placer ses capitaux... La Chine est plus ouverte sur le monde qu'il y a 150 ans mais pas plus philanthropique dans ses échanges internationaux car tous les pays sont sur un pied d'égalité. Y en aurait-il qui seraient plus égaux que les autres?



* Pour simplifier j'ai fait un raccourci: il peut arriver qu'un Etat trop dépensier se voie refuser de payer à crédit ses importations. Il est alors obligé de s'affranchir de sa dette en puisant dans ses réserves de devises ou en jouant sur ses taux d'intérêt. Sa balance des paiements s'équilibre alors (c'était le but) mais c'est au prix d'une dégradation du taux de change de sa devise. Cette situation peut arriver pour les dépenses gouvernementales de certains pays africains, mais elle demeure exceptionnelle. Rien à voir par exemple avec ce qu'on peut lire sur le fameux déficit commercial des Etats-Unis (dont la balance des paiements est équilibrée).

Sources:

Sur les définitions, ce site d'économie est très bien fait
L'Economie sans Tabous de Joseph Heath qui m'a donné l'idée de ce billet
Sur la thèse principale de ce billet, pas beaucoup de support sur le web à part ce blog qui va encore plus loin que moi dans son résumé des "39 leçons d'économie contemporaine" de Simonnot.

Billets connexes:
Le déficit commercial record: c'est grave docteur? Billet qui donne la recette miracle pour équilibrer la balance commerciale en ruinant son pays.

mardi 12 février 2008

Déficit commercial record: c'est grave docteur?


La presse économique ici et là se lamente comme chaque année du "triste record" de notre déficit commercial (l'expression est du secrétaire d'Etat Hervé Novelli). "Chiffre cinglant", "déficit abyssal": il n'y a pas de mots assez durs pour stigmatiser notre perte de compétitivité dans l'économie mondiale.

Pour autant, un commerce extérieur déficitaire est-il une mauvaise nouvelle en soi? Posée comme ça la question paraît provocante tant nous sommes imprégnés de l'idée qu'un pays se gère en bon père de famille, c'est-à-dire en n'achetant pas plus qu'on a de ressources, c'est-à-dire en finançant ses importations avec ses exportations. Sinon c'est la banqueroute assurée.

Bon nombre d'économistes réfutent pourtant totalement l'idée qu'il serait malsain d'avoir une balance commerciale négative. Deux exemples intéressants:

- Si Neuilly décidait de devenir une VRAIE présipauté indépendante, imagine Alexandre Delaigue, elle aurait un déficit commercial majeur puisqu'il n'y a aucune entreprise à Neuilly mais que tous les Neuilléens (si, si vérifiez là) achètent des biens produits à l'extérieur de leur belle ville. Serait-ce grave? Pas vraiment, Neuilly continue d'être la ville la plus riche de France même si l'on n'y trouve aucune industrie. Qu'est-ce que cet exemple fictif nous enseigne?
Il nous rappelle qu'observer les statistiques des échanges de biens et services avec le reste du monde et en déduire quelque chose sur la santé économique du pays est un exercice dépourvu de signification. La balance des paiements d'un pays, en effet, dépend tout autant des échanges extérieurs que des entrées et sorties de revenus; un pays qui, au départ, reçoit massivement des revenus de l'extérieur aura toujours une balance commerciale déficitaire; surtout, ces arrivées de revenus sont ce qui crée la balance commerciale déficitaire, en faisant qu'il est moins rentable pour un entrepreneur de satisfaire les marchés étrangers plutôt que son marché local.
C'est la situation de nombreux petits pays, dont la politique fiscale garantit la richesse malgré une balance commerciale très déséquilibrée: Monaco, la Suisse, le Luxembourg... En France, nous attirons également quantité de revenus (par le tourisme, l'immobilier mais également l'investissement dans nos sociétés): notre balance commerciale déficitaire refléterait ainsi surtout la progression des investissements étrangers en France, plus forte que la croissance de nos exportations industrielles. En d'autres termes, ce déficit serait la simple conséquence de la mutation de notre économie en une économie de services, classiquement moins exportatrice, au détriment de l'industrie.

- Ce débat sur la balance commerciale est loin d'être neuf. Frédéric Basquiat économiste du milieu du XIXe en avait déjà fait l'un de ses chevaux de bataille dans sa guerre contre les sophismes économiques, même s'il reconnaît lui-même que "combattre la balance du commerce (...) c'est combattre un moulin à vent". Et de comparer scrupuleusement la comptabilité des douanes avec celle d'un marchand exportateur d'articles de Paris.

Le marchand déclare aux Douanes une expédition d'une valeur de 200 000 € de biens pour les Etats-Unis. Arrivé à destination, il la vend 320 000 € soit un bénéfice de 40 000 € une fois déduits les frais du voyage. Notre bonhomme en profite pour acheter du coton qu'il rapporte au Havre. Là il déclare aux Douanes la valeur de sa nouvelle cargaison, soit 352 000 € compte tenu des frais de transport. Enfin, notre marchand revend sa cargaison à 422 400 € réalisant de nouveau 70 400 € de profit.

Au total il aura réalisé un profit de 40 000 + 70 400 = 110 400 €
De son côté les Douanes auront consigné que la France a exporté 200 000 € et qu'elle a importé 350 000 €, permettant aux députés de conclure « qu'elle a dépensé et dissipé les profits de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger 452 000 € de son capital. »


A l'inverse si ce marchand avait coulé en pleine mer, les Douanes auraient simplement consigné une exportation nette de 200 000 €, tandis que le malheureux marchand aurait passé cette somme par pertes et profits.

Et Basquiat de conclure:
Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.

Ces arguments vous laissent perplexes? Je vous recommande cet article de Paul Krugman qui démonte point par point les mythes de la balance commerciale et du risque de déclin global qu'il véhicule. En somme, ce que prouverait ce nouveau déficit record, serait simplement l'accélération de la mutation de notre économie vers des industries de service, moins exportatrices mais finalement tout aussi créatrices de richesses et d'emplois. Je ne sais pas où est la faille dans le raisonnement, mais le point de vue a le mérite d'être vivifiant...


Références
Paul Krugman, Pop Internationalism
Jean Paul Fitoussi, Le déficit commercial de la France n'a pas d'importance du 12/02/2008 (Libération)
Alexandre Delaigue, l'hystérie du déficit commercial français
Frédéric Basquiat, Chapitre VI de la première série des Sophismes économique, 1845