lundi 18 février 2008

Histoires naturelles

L'ancêtre terrestre des baleines ressemblerait peut-être à ce drôle de chevrotain africain qui échappe à ses prédateurs en marchant sous l'eau...




Les animaux sauvages peuvent-ils éprouver de la compassion? C'est en tout cas ce que laisse supposer cette vidéo tournée en 1996 dans un zoo de Chicago. Un enfant, tombé dans la fosse aux gorilles et assommé par le choc, fut délicatement ramassé par une femelle gorille qui le ramena à la porte du gardien.






Un étonnant exemple de spéciation induit par des préférences comportementales évoqué dans un précédent post: selon sa région d'origine, la femelle paruline -un petit oiseau des forêts américaines- semble préférer tantôt les mâles à gorge très jaune, tantôt ceux à plumage très noir sur la tête.

Typiquement le genre de préférence locale qui peut entrainer une spéciation complète dans quelques années. Dans ces conditions, rien de très étonnant à apprendre dans le Monde du 13 février, que le génôme humain porte des traces de sélection naturelle récente: entre les gênes qui permettent de mieux résister à certaines maladies locales et ceux qui se traduisent par un attrait sexuel plus fort, on imagine assez bien que le génôme puisse évoluer fortement en moins de 60 000 ans, ce qui représente tout de même 2400 générations à peu près.



mardi 12 février 2008

Déficit commercial record: c'est grave docteur?


La presse économique ici et là se lamente comme chaque année du "triste record" de notre déficit commercial (l'expression est du secrétaire d'Etat Hervé Novelli). "Chiffre cinglant", "déficit abyssal": il n'y a pas de mots assez durs pour stigmatiser notre perte de compétitivité dans l'économie mondiale.

Pour autant, un commerce extérieur déficitaire est-il une mauvaise nouvelle en soi? Posée comme ça la question paraît provocante tant nous sommes imprégnés de l'idée qu'un pays se gère en bon père de famille, c'est-à-dire en n'achetant pas plus qu'on a de ressources, c'est-à-dire en finançant ses importations avec ses exportations. Sinon c'est la banqueroute assurée.

Bon nombre d'économistes réfutent pourtant totalement l'idée qu'il serait malsain d'avoir une balance commerciale négative. Deux exemples intéressants:

- Si Neuilly décidait de devenir une VRAIE présipauté indépendante, imagine Alexandre Delaigue, elle aurait un déficit commercial majeur puisqu'il n'y a aucune entreprise à Neuilly mais que tous les Neuilléens (si, si vérifiez là) achètent des biens produits à l'extérieur de leur belle ville. Serait-ce grave? Pas vraiment, Neuilly continue d'être la ville la plus riche de France même si l'on n'y trouve aucune industrie. Qu'est-ce que cet exemple fictif nous enseigne?
Il nous rappelle qu'observer les statistiques des échanges de biens et services avec le reste du monde et en déduire quelque chose sur la santé économique du pays est un exercice dépourvu de signification. La balance des paiements d'un pays, en effet, dépend tout autant des échanges extérieurs que des entrées et sorties de revenus; un pays qui, au départ, reçoit massivement des revenus de l'extérieur aura toujours une balance commerciale déficitaire; surtout, ces arrivées de revenus sont ce qui crée la balance commerciale déficitaire, en faisant qu'il est moins rentable pour un entrepreneur de satisfaire les marchés étrangers plutôt que son marché local.
C'est la situation de nombreux petits pays, dont la politique fiscale garantit la richesse malgré une balance commerciale très déséquilibrée: Monaco, la Suisse, le Luxembourg... En France, nous attirons également quantité de revenus (par le tourisme, l'immobilier mais également l'investissement dans nos sociétés): notre balance commerciale déficitaire refléterait ainsi surtout la progression des investissements étrangers en France, plus forte que la croissance de nos exportations industrielles. En d'autres termes, ce déficit serait la simple conséquence de la mutation de notre économie en une économie de services, classiquement moins exportatrice, au détriment de l'industrie.

- Ce débat sur la balance commerciale est loin d'être neuf. Frédéric Basquiat économiste du milieu du XIXe en avait déjà fait l'un de ses chevaux de bataille dans sa guerre contre les sophismes économiques, même s'il reconnaît lui-même que "combattre la balance du commerce (...) c'est combattre un moulin à vent". Et de comparer scrupuleusement la comptabilité des douanes avec celle d'un marchand exportateur d'articles de Paris.

Le marchand déclare aux Douanes une expédition d'une valeur de 200 000 € de biens pour les Etats-Unis. Arrivé à destination, il la vend 320 000 € soit un bénéfice de 40 000 € une fois déduits les frais du voyage. Notre bonhomme en profite pour acheter du coton qu'il rapporte au Havre. Là il déclare aux Douanes la valeur de sa nouvelle cargaison, soit 352 000 € compte tenu des frais de transport. Enfin, notre marchand revend sa cargaison à 422 400 € réalisant de nouveau 70 400 € de profit.

Au total il aura réalisé un profit de 40 000 + 70 400 = 110 400 €
De son côté les Douanes auront consigné que la France a exporté 200 000 € et qu'elle a importé 350 000 €, permettant aux députés de conclure « qu'elle a dépensé et dissipé les profits de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger 452 000 € de son capital. »


A l'inverse si ce marchand avait coulé en pleine mer, les Douanes auraient simplement consigné une exportation nette de 200 000 €, tandis que le malheureux marchand aurait passé cette somme par pertes et profits.

Et Basquiat de conclure:
Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.

Ces arguments vous laissent perplexes? Je vous recommande cet article de Paul Krugman qui démonte point par point les mythes de la balance commerciale et du risque de déclin global qu'il véhicule. En somme, ce que prouverait ce nouveau déficit record, serait simplement l'accélération de la mutation de notre économie vers des industries de service, moins exportatrices mais finalement tout aussi créatrices de richesses et d'emplois. Je ne sais pas où est la faille dans le raisonnement, mais le point de vue a le mérite d'être vivifiant...


Références
Paul Krugman, Pop Internationalism
Jean Paul Fitoussi, Le déficit commercial de la France n'a pas d'importance du 12/02/2008 (Libération)
Alexandre Delaigue, l'hystérie du déficit commercial français
Frédéric Basquiat, Chapitre VI de la première série des Sophismes économique, 1845







mercredi 6 février 2008

Culture et nature: le retour de Lamarck

Parmi les éléments qui distinguent l'homme de l'animal, on songe spontanément à la conscience de soi, le sens du ridicule, la pudeur, l'empathie ou la culture. Comprise comme la capacité à transmettre un comportement ou une connaissance nouvelle de génération en génération, la culture est probablement l'une de nos plus grandes fiertés, puisque c'est grâce à elle qu'on doit nos civilisations, notre compréhension du monde etc. Pourtant, il fait de moins en moins de doutes que culture et animalité fassent très bon ménage chez nos amis les bêtes. Au point de secouer le dogme du tout-génétique de l'évolution.


Les observations abondent dans le domaine du comportement acquis: ainsi certains groupes de macaques japonais ont-ils pris l'habitude de laver leurs patates dans l'eau de mer. Les femelles Vervet trempent des cosses d'acacia dans l'eau pour les amollir. Dans les deux cas, les chercheurs ont observé la lente propagation du comportement nouveau dans le groupe.

L'usage des outils n'est pas non plus l'apanage des primates humains: les chimpanzés de la forêt Taï en Côte d'Ivoire apprennent de génération en génération à ouvrir des noix en utilisant des pierres comme marteaux: les mères enseignent à leurs rejetons à choisir les bonnes formes de pierre et à les utiliser correctement. En Tanzanie, ils savent sonder les termitières avec des bâtons pour attraper des termites bien croustillantes.

De manière plus subtile, les chimpanzés adoptent collectivement certaines postures originales: mains tendus au-dessus de la tête pendant le toilettage de certains groupes des Montagne Mahale en Tanzanie, ou bien épouillage main dans la main pour d'autres populations en Afrique de l'Est qui pourraient être des signes sociaux d'amitié dans ces groupes. Ainsi les singes capucins s'essuient-ils les yeux mutuellement, peut-être pour évaluer mutuellement leur niveau de confiance réciproque. A chaque fois, ces comportements apparaissent dans certaines populations sauvages mais pas dans d'autres pourtant toutes proches.

Les chercheurs ont montré en 2005 que face à une difficulté, les animaux d'un groupe préféraient copier le savoir-faire d'un des leurs plutôt que d'essayer de trouver par eux-mêmes une solution. Les singes imiteraient donc les singes. Ces acquis rudimentaires sont ensuite transmis par les femelles à leurs petits.

Mais la culture ne se limite pas aux primates: on a découvert en 2005 que certains dauphins "enfilaient" des éponges de mer comme des gants pour se protéger le museau lorsqu'ils fouillent les fonds marins. Là encore, les dauphins pratiquant ce drôle de rituel se sont avérées être des femelles étroitement apparentées et côtoient des groupes de dauphins qui ne le pratiquent pas.

Les rats dont nous fêtons aujourd'hui l'année en Chine, ont bien inventé le système des "goûteurs" bien avant Jules César: face à un aliment inconnu, un rat renifle l'haleine de ceux qui en ont goûté, avant de décider qu'il peut sans risque en consommer lui aussi.

Même dans le domaine des préférences sexuelles, le règne du tout-génétique semble avoir vécu. Alors que dans une espèce de poisson, les femelles préféraient les mâles les plus grands, Etienne Danchin a montré que l'on pouvait changer ces préférences par mimétisme. En montrant à des femelles un petit mâle courtiser avec succès une autre femelle, on a constaté que celles-ci préféraient ensuite ce mâle-là, plutôt qu’un autre mâle plus grand mais isolé. De manière général, il montre que les animaux imitent spontanément les comportements de leurs congénères jugés les plus performants que ce soit pour chercher leur nourriture, pour fuir le danger ou pour choisir un partenaire sexuel. Une modification collective des préférences sexuelles ou des comportements, déclenchée par exemple par un changement de l'environnement, peut ainsi être enclenché et entretenu par contagion mimétique, puis transmis de génération en génération.

A long terme, lorsque plusieurs groupes d'une même espèce présentent des variations culturelles fortes, celles-ci peuvent finir par se traduire au plan génétique (du fait de la modification des critères de choix de ses partenaires sexuels par exemple) : la culture devient un moyen comme un autre de transmettre de la variation génétique, transmise de génération en génération. Lamarck is back!

Au passage soulignons que le désir mimétique -si bien décrit par René Girard comme source culturelle de toute société humaine, trouve ici une extension extraordinaire dans le monde animal.




Références:
From nosy neighbours to cultural evolution. Danchin étienne1, Giraldeau Luc-Alain2, Valone Thomas J.3, and Wagner Richard H4. Science 23 juillet 2004.
Culture et traditions chez les singe - Klaus Wilhelm. Cerveau et Psycho Novembre 2007.
L'aventure humaine - des molécules à la culture. Boyd & Silk. 2004.

samedi 2 février 2008

La décroissance peut-elle être durable?


Le rapport Attali suscite les critiques d'à peu près tout le monde, ce qui était prévisible tant le dénigrement est notre sport national préféré. Il faut dire qu'Attali en rajoute dans son côté arrogant et donneur de leçon (cf. son chat sur le Monde). Et puis difficile d'être populaire avec un rapport qui se réclame d'un libéralisme même modéré, dans un pays où le mot est une insulte au bon sens (cf. mon billet).

Mais au fait, pourquoi une initiative pour la croissance, alors que l'on constate tous les jours les méfaits de celle-ci : pollution, changements climatiques, accroissement des inégalités, fractures sociales et finalement désintégration des sociétés postmodernes? Alors que l'économie épuise les ressources naturelles limitées de notre planète, pourquoi croître plus vite? Pour liquider en 30 ans au lieu de 50 nos réserves de carburants fossiles? Pour éradiquer en un siècle au lieu de deux ce qui reste de forêts sur Terre?

La contestation du bien-fondé de cette course à la croissance prend de l'ampleur d'abord avec la notion de développement durable, puis celle de décroissance durable, développée par Nicholas Georgescu-Roegen, où la croissance du bien-être remplacerait avantageusement celle de la production et de la consommation. Où un frugalité volontaire permettrait de diminuer la consommation de matières premières. Où des échanges de services gratuits prendraient le relais d'institutions défaillantes. Et où la performance d'un pays se mesurerait non seulement à son dynamisme économique mais aussi à la santé de ses habitants, la qualité de son environnement, le respect de sa culture etc. Bref une société où le Bonheur National Brut - ou encore l'IDH indice de développement humain comme le suggère Eric sur son blog - remplacerait avantageusement le PIB. Enthousiasmant, non?

Malheureusement je crains que cette belle idée ne soit un miroir aux alouettes pour trois raisons.
D'abord la croissance n'est certes pas suffisante pour diminuer la pauvreté, la précarité et les égalités, c'est évident. Mais elle n'en reste pas moins une condition nécessaire. Le chômage par exemple, ne régresse que si des emplois se créent, et il faut bien que ces emplois soient financés d'une manière ou d'une autre, soit par le secteur privé (donc la consommation), soit par le public. Comme les largesses de l'Etat dépendent de la vigueur de son secteur privé on est revenu à la case départ: pas de travail sans croissance.

Par ailleurs, la croissance de l'économie finance le socle même des services publics. Les instituteurs, policiers, juges, cantonniers, pompiers etc. ne se paient pas de bonheur national brut. Et l'on ne peut fournir d'aides aux plus pauvres que s'il y a des plus riches pour y contribuer. Pas de redistribution sans richesse. Le troc entre citoyens volontaires ne contribue pas à la solidarité publique au-delà de son strict périmètre. La sortie de l'"économicisation" vantée par les tenants d'une décroissance responsable, représente certes une généreuse voie de secours à des situations individuelles, mais ne constitue pas une alternative à la solidarité institutionnelle.

Enfin pour trouver des moyens de ne pas épuiser les ressources de notre planète, la frugalité-des-occidentaux-devenus-miraculeusement-sages ne suffira pas. Les innovations technologiques liées aux énergies renouvelables permettront-elles à la fois d'assurer un minimum de bien-être pour tous et la préservation des ressources rares (eau, matières premières, écosystème...)? Nul ne le sait et l'on peut en douter. Par contre, il me semble à peu près certain que sans innovation technologique on n'aura ni l'un ni l'autre. Pas de développement de la planète sans innovation. Pas d'innovation sans argent. Pas d'argent sans croissance.

La croissance ne garantit pas d'être soutenable, au contraire. Par contre je suis convaincu que la décroissance garantit de ne pas l'être. Durablement.

Références:
La Face cachée de la décroissance,
Cyril Di Méo, L’Harmattan

mercredi 30 janvier 2008

Emotion, imitation et empathie

Je n'avais jamais remarqué que le mot "émotion" vient de "mouvement" (motion, du latin "movere"). Un bon article de "Cerveau et Psycho" explique ce mois-ci pourquoi cette étymologie ne doit rien au hasard.

Quand je baille, l'amour-de-ma-vie baille presque en même temps, c'est plus fort qu'elle, on n'y peut rien. Il y a plein d'exemples quotidiens de ce genre de mimétisme compulsif: quand on tousse, quand on pleure, quand on se gratte... Et les fous rires où l'on ne peut plus s'empêcher de rire parce que l'on voit l'autre rire, est un douloureux exemple d'imitations qui bouclent sur elles-mêmes. L'imitation est le propre de l'homme et des primates.

Là où ça devient intéressant c'est en 1996, lorsque le neurologue italien Giacomo Rizzolati a découvert (un peu par hasard) que les neurones activés quand un macaque saisissait un objet étaient également activés quand ce même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe. Le système cérébral ainsi activé et baptisé "neurones miroirs", serait à l'origine de l'empathie. Il expliquerait pourquoi en voyant un visage très expressif, non seulement on a tendance à l'imiter intérieurement, mais également à ressentir l'émotion qui s'en dégage.

On supputait depuis William Charles James à la fin du XIXe siècle que l'émotion naissait du mouvement ("ce n'est pas parce qu'on voit l'ours qu'on a peur et qu'on court, dit-il, c'est parce qu'on court en voyant l'ours qu'on a peur"). On pense maintenant que c'est la simulation intérieure du mouvement, née souvent de l'imitation, qui provoque l'émotion, donc l'empathie.

Il y a deux limites à cette imitation intérieure: la première c'est qu'on n'imite que ce qui nous est "utile": une maman ne pleure pas en voyant son bébé pleurer. Et l'on a montré que les bébés pleurent en entendant pleurer des bébés de leur âge, mais ne réagissent pas en entendant l'enregistrement de leurs propres pleurs ou celui de bébés plus âgés. L'empathie suppose aussi une certaine distanciation avec soi et avec les autres (cela dit, rire tout seul peut provoquer un fou rire au bout d'un moment et s'amuser à tousser longtemps peut rapidement dégénérer).

La deuxième limite de cette imitation intérieure est qu'elle reste intérieure non pas parce qu'elle "feinte", mais parce qu'elle est inhibée par d'autres systèmes cérébraux. Sauf dans certains cas de Troubles Obsessionnels Compulsifs où le malade ne peut s'empêcher d'exécuter compulsivement certains mouvements.

Je suppose que cet enchainement incontrôlable vue-> imitation-> émotion explique pourquoi devant le dernier Cronenberg, j'ai dû fermer les yeux devant les scènes de tortures, de crainte de ressentir physiquement ce que j'y aurais vu.

A l'inverse, on a montré que les enfants autistes souffrent d'un déficit de leur système miroir, déficit d'autant plus important chez les enfants les plus affectés. La capacité à socialiser semble donc bien dépendre de cette capacité à imiter intérieurement. Les progrès de la neurologie donneraient ainsi raison à René Girard, dont toute la théorie de socialisation s'appuie sur la faculté d'imitation des primates (l'imitation engendrant désir et violence, structures fondamentales des sociétés organisées).

L'imitation instinctive ne serait donc pas seulement une manière efficace d'apprendre des comportements, mais l'une des clefs de notre socialisation... Et le mime Marceau aurait le secret de stimuler chez ses spectateurs, l'imitation intérieure de sa gestuelle pleine d'émotion. Tousseurs s'abstenir!



Références:
Quel est le secret du mime Marceau, Claude Bonnet, Cerveau et Psycho, janvier 2008
Sur le baillement: juquelier, 1905 et "Le baillement est-il contagieux" de Olivier Walusinski
Les systèmes de neurones miroirs, Giacomo Rizzolatti, décembre 1996
Neurosciences : Les mécanismes de l'empathie. Entretien avec Jean Decety. Sciences Humaines N° 150 Juin 2004
Bibliographie commentée de René Girard, sur cottet.org
jcdurbant
, René Girard confirmé par la neuroscience, 15 août 2007

dimanche 27 janvier 2008

Pasteur et la génération spontanée


Comme tout le monde j'ai appris à l'école que nous devons à Pasteur la découverte des bactéries et la démonstration que les êtres vivants ne naissent pas spontanément, contrairement à ce que l'on croyait depuis Aristote. La réalité historique est bien entendu plus complexe et plus intéressante.

Tout d'abord Pasteur est loin d'être le premier savant à réfuter la thèse de la génération spontanée. En 1668, un riche apothicaire italien de la cour des Médicis, Francesco Redi, avait déjà démontré avec une rigueur scientifique tout à fait inédite pour l'époque, que les asticots ne naissaient pas tout seuls dans la viande. Pour y parvenir, il remplit des fioles de viande et de poisson mort, et en couvre certaines d'une fine gaze tandis que les autres sont laissées ouvertes à l'air libre. Au bout de quelques jours, il trouve des asticots mais uniquement au fond des fioles ouvertes, dans lesquelles des mouches ont pu s'introduire et y pondre des oeufs. Il n'y a pas d'asticot dans les autres fioles. Mais sur la gaze qui les recouvre, il découvre les oeufs que les mouches ont déposés, attirées par l'odeur de la viande. A ce pionnier de la démonstration expérimentale, on a dédicacé un cratère sur Mars.

Pasteur n'est pas non plus le premier à découvrir les bactéries. A peu près à la même époque que Redi,
Antonie Van Leewenhoek un drapier hollandais et bricoleur de génie, publie en 1678 ses observations d' "animacules" minuscules (des protozoaires et des bactéries) grâce à ses microscopes de sa fabrication qui grossissaient jusqu'à 200 fois, une prouesse pour l'époque. Amateur de génie en dehors des circuits scientifiques de l'époque, Van Leewenhoek observe avec son microscope les globules rouges, les spermatozoïdes, l'anatomie de nombreux insectes, la structure des végétaux...

Lorsqu'en 1861, Pasteur réalise son expérience avec le fameux ballon au long col de cygne (empêchant les bactéries d'atteindre l'infusion bouillie au fond du ballon), il améliore plus qu'il n'invente un protocole déjà expérimenté depuis longtemps: en 1768, l'italien Lazzaro Spallanzani avait montré que des solutions de micro-organismes bouillies puis scellées devenaient stériles. En 1836, le naturaliste allemand Theodor Schwann avait encore amélioré l'expérience en brûlant l'air à l'entrée du flacon au lieu de sceller celui-ci. Sur un plan scientifique, Pasteur a légèrement amélioré le dispositif.

Enfin, dans sa controverse avec Pouchet, Pasteur n'a pu réfuter convenablement la contre-expérimentation de ce dernier, qui observa la naissance de microbes dans une infusion de foin pourtant bouillie scellée. Pasteur a d'ailleurs lui-même reproduit cette expérience avec succès et n'a pas publié ses résultats qui viennent contredire son édifice théorique: "Je ne publierai pas ces expériences, écrit-il, (...) les conséquences qu'il fallait en déduire étaient trop graves pour que je n'eusse pas la crainte de quelque cause d'erreur cachée." Heureusement, en 1870 l'Académie des sciences est déjà acquise aux thèses de Pasteur et enterre définitivement la théorie de la génération spontanée dont Pouchet est le dernier défenseur jusqu'à sa mort, deux ans plus tard.

Ce n'est qu'en 1876 que l'on résoudra l'énigme de l'expérience de Pouchet: à très haute température le bacille du foin se transforme en spore très résistante, et retrouve ensuite sa forme vivante au contact de l'oxygène.

Bref, sur cette question de la génération spontanée, Pasteur a surtout été l'avocat efficace d'une théorie déjà bien en vogue. Il ne prouvera son génie que plus tard, avec la découverte de la la stérilisation (qui est la conséquence des expériences précédentes) et bien sûr avec l'invention du premier vaccin.

vendredi 25 janvier 2008

Principe de précaution: ineptie, énormité ou salubrité publique?

Le principe de précaution revient dans l'actualité, avec sa remise en question par la Commission Attali, au motif qu'il "instaure un contexte préjudiciable à l'innovation et à la croissance".

Reprise d'un échange sur ce sujet avec Eric, qui s'interroge dans son excellent blog sur la signification et la
dangerosité de ce principe à la formulation pour le moins amphigourique:
« Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d'attribution, à la mise en œuvre de procédures d'évaluation des risques et à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage » (article 5 de la Charte de l'Environnement, inscrite à la Constitution depuis 2005).
Pris hors contexte, ce principe ressemble effectivement à une tautologie, quelque chose du genre "tout gouvernement doit prendre des mesures de simple bon sens face à un danger majeur, même si celui-ci n'est pas complètement démontré." Et la Commission Attali a eu beau jeu de démontrer qu'il n'y a pas d'innovation sans prise de risque, sinon on n'aurait jamais développé l'électricité ou le moteur à explosion. Et l'on pourrait reprocher à nos ancêtres Homo Erectus d'avoir généralisé l'usage du feu, qui peut être terriblement dangereux.

Je crois pourtant que le principe de précaution n'est ni une pure trivialité ni une nouvelle démonstration de démagogie écologique. Car force est de constater que jusque dans les années 1990, nos politiques de protection sanitaire et de l'environnement ont été le plus souvent régies d'abord par l'intérêt supérieur de la politique industrielle française.

Quelques exemples:


- La France a attendu 1997 pour interdire complètement l'amiante, après en avoir été le premier producteur mondial. Alors que l'on connaît officiellement sa dangerosité depuis 1902. Qu'il est inscrit officiellement au tableau des facteurs de maladies professionnelles depuis 1945 et classé comme cancérogène avéré depuis 1976. Pourquoi tant de temps? Car sa dangerosité était insuffisamment démontrée par le Comité Permanent Amiante, financé par les industriels*

- Il faut attendre 1991 pour avoir une première loi de vrai protection contre les dangers du tabac. Bien que l'on connût son caractère cancérigène, la mesure exacte de sa dangerosité n'était
pas suffisamment démontrée selon le lobbying anti-tabac.

- Après la
catastrophe de Tchernobyl et contrairement à tous nos voisins européens, les pouvoirs publics n'ont pris aucune mesure préventive sur le lait, les légumes verts ou l'eau de pluie. Le nuage s'était arrêté à nos frontières, heureusement.

- Enfin, et je m'arrête là, on a attendu 2 ans pour imposer en 1985 le dépistage systématique du sida sur les dons de sang, simplement parce que la France refusait de se voir contrainte d'importer du plasma des Etats-Unis. Bilan: 2000 hémophiles contaminés.


Pour biscornu qu'il soit, ce principe de précaution me semble du coup être la salutaire promesse que les pouvoirs publics ne s'abriteront plus derrière
l'insuffisance de preuves pour différer les mesures préventives qui s'imposent. Loin d'être la condamnation à mort de toute initiative sous prétexte du risque inévitable qu'elle porte en germe, ce principe de précaution est la garantie donnée au citoyen qu'il peut compter sur un (contre-)pouvoir responsable qui le préservera des risques majeurs et avérés, sans attendre des années d'expertises contradictoires.

Cette formulation sous forme d'incitation à l'action sans tarder se retrouve d'ailleurs de manière beaucoup plus claire dans la Loi Barnier de 1995 (je graisse):
"L'absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement, à un coût économiquement acceptable." C'était moins pompeusement dit, mais certainement beaucoup plus clair.

Le protocole de Kyoto est une illustration de ce qu'on attend d'un tel Etat responsable. Et pour le coup, on aurait été heureux que les Etats-Unis aient adopté notre fameux principe...

*PS: Je tiens à remercier mon
number one de m'avoir prêté son devoir de SVT sur l'amiante, précieuse documentation à cette modeste contribution bloguesque.

lundi 21 janvier 2008

Les super-nounours de 0,1mm


Je vous recommande l'excellent Calme Plat chez les Soles de Marc Giraud, qui regorge d'histoires extraordinaires d'animaux de la mer et de la plage.

Parmi les drôles de bestioles, on y découvre le craquant Tardigrade, espèce d'ourson d'eau (Water Bear en anglais) de moins de 0,5mm de longs. Petits mais complets! Ils ont des pattes (8), avec de belles griffes, un cerveau et même un embryon d'oeil! Petit il est encore plus craquant Très élégant,il ne nage pas mais il marche:

le Tardigrade en goguette...

La marche du tardigrade 1 par fleur_salam


On en trouve partout autour de nous, surtout dans les mousses ou les lichens dont il raffolejusqu'à deux millions au mètre carré). Mais comme il ne fait pas les choses à moitié, pour lui partout c'est vraiment partout: du haut de l'Himalaya jusqu'au fond des abysses sous-marins (on en a trouvé à -4000m de profondeur).

Car cette bestiole est une espèce de super héros miniature: en cas de sécheresse, elle se momifie littéralement et peut rester dans un état d'hibernation (le terme exact c'est "cryoptobiose") pendant des années, puis revivre quasi instantanément au contact d'une goutte d'eau! On en a fait revivre après 2000 ans de séjour au milieu d'une calotte glaciaire!


"On peut les plonger dans l'alcool pur, dans l'éther, dans l'hélium liquide à -272°C pendant huit heures ou dans l'air liquide pendant vingt mois, les chauffer une demi-heure à +360°C (...) les immerger dans le vide absolu, les exposer à des radiations ou a des substances toxiques (les chercheurs sont vraiment sadiques...), les tardigrades sont capables de s'en sortir et de repartir comme si de rien ne s'était passé!". Au point que certains se demandent, si comme Superman, ils ne viendraient pas d'une autre planète?

Plus sérieusement, à quoi a donc pu leur servir une telle suradaptation? Et pourquoi avoir évolué en tellement d'espèces (on en compte plus de 600) si chacune est aussi résistante? En tous cas, moi je trouve qu'il a un peu des airs d'extra-terrestre ce nounours...


jeudi 17 janvier 2008

Les nombres irrationnels: √2




Depuis Pythagore on sait que dans un triangle rectangle, la somme des carrés des 2 côtés de l'angle droit est égal au carré du 3eme côté (cf cette vidéo pour tout savoir sur Pythagore et d'amusantes démonstrations de son théorème, sur le très bon site des inclassables mathématiques). Et depuis Pythagore on cherche à calculer la longueur de l'hypoténuse pour le triangle rectangle élémentaire, dont les 2 côtés sont de longueur 1.


Pourquoi est-ce difficile? On peut d'abord montrer que ce nombre √2- racine carrée de 2 puisque son carré vaut 1+1=2 - ne peut s'écrire sous la forme d'une fraction simple.
J'adore la démonstration, par l'absurde.

Supposons que ce nombre s'écrive sous forme de fraction p/q irréductible (c'est à dire où p et q n'ont pas de dénominateur commun).
Par définition p2/q2=2 donc p2=2q2 et donc p2 est pair.
On peut facilement montrer qu'un nombre a la même parité que son carré. Si p2 est pair c'est donc que p l'est aussi et peut s'écrire p=2n.
p2/q2=2 s'écrit ainsi 4n2/q2=2
On en déduit q2=2n2 donc q est lui aussi pair. Mais si p et q sont pairs, p/q n'est pas irrédutible, ce qui est en contradiction avec notre hypothèse de départ. Par conséquent
√2 ne peut s'écrire sous la forme d'une fraction.

Et alors, me direz-vous, pourquoi un nombre qui ne peut s'écrire sous forme de fraction serait-il plus compliqué qu'un autre? Et bien
on peut aussi démontrer que l'écriture décimale d'un tel nombre ne contient jamais de séquence répétitive de déciméles (comme 1/3 qui s'écrit 0,33333*... ou, plus compliqué, 1/7 qui s'écrit 0,142857142857142857...). La démonstration -encore par l'absurde - est aussi amusante que la précédente, vous allez voir...

Supposons qu'un tel nombre X
s'écrive sous la forme d'un nombre de m chiffres, suivi d'une série de n décimales répétées à l'infini qu'on appellera ω:
10m X = M,ωωωωω.... où M est un nombre entier à m chiffres. 10(m+n)X= M ω,ωωωωω....
On a décalé tous les
ω d'un cran exactement à gauche par rapport à la virgule, et du coup les deux nombres ont les mêmes décimales.
En les soustrayant: 10
(m+n)X - 10m X =(Mω-M) qui est un nombre entier
et X = (Mω-ω)/ (10(m+n) - 10m)
10(m+n) - 10m est un nombre entier également donc X s'écrit sous forme d'une fraction de deux entiers.

Tout nombre décimal avec répétition de ses décimales à partir d'un certain rang s'écrit donc sous forme de fraction. A l'inverse, comme on a montré que
√2 n'était pas une fraction, c'est un nombre sans aucune répétition décimale.

Voilà pourquoi la valeur exacte de
√2 -tout comme celle de π, e ou le nombre d'or qui sont aussi des nombres irrationnels, a depuis fasciné les savants de tous les pays depuis toujours...

* et non 3,33333. Merci à Alex de m'avoir signalé l'erreur initiale ;-)

mercredi 16 janvier 2008

Le tour du monde avec une ficelle



L'augmentation -inéluctable après les excès de fin d'année - du diamètre de la partie la plus ronde de mon anatomie me rappelle cette petite devinette toute simple:

Imaginons que l'on entoure la Terre au niveau de l'équateur, avec une ficelle, puis que l'on allonge cette longueur de ficelle d'un mètre. Quel sera l'espace libre ainsi créé entre la Terre et la ficelle?

Réponse en commentaires...

jeudi 13 décembre 2007

Supplément de bagages


Un humoriste (était-ce Guy Montagné, dont la Kolossale finesse sévissait dans les Collaroshow de notre enfance?) proposait dans les années 80 une recette infaillible pour éviter de se retrouver avec un terroriste dans son avion quand on part en vacances: il peut à la rigueur y avoir une bombe dans l'avion, mais deux ça ne s'est jamais vu. Donc pour être tranquille, il suffit d'emporter sa propre bombinette avec soi dans l'avion. Pratique!

Evidemment, le raisonnement est absurde... mais pourquoi au fait?

La probabilité qu'il y ait deux bombes dans l'avion est (historiquement) nulle, certes. Mais la probabilité qu'il y ait un terroriste ou pas dans mon avion (avec sa bombe) est indépendante de ma décision d'emporter une bombe. Autrement dit, apporter ma bombe n'annule pas la probabilité qu'il y en ait une autre.

Par contre la probabilité d'avoir des ennuis avec la police de l'air augmente très fortement. Sans compter le supplément de bagage à payer, pas négligeable en ces temps de morosité du pouvoir d'achat...

lundi 10 décembre 2007

Psychologie de l'agacement



Dans son livre "Agacements", Jean-Claude Kaufmann dissèque le phénomène dans l'intimité d'un couple, une fois dissipée la phase d'amour extatique où l'on trouve les petites manies de l'autre "charmantes".

J'en retiens deux mécanismes: le premier, plutôt social (le social commence à deux), est le choc de ces deux micro-cultures sous un même toit. L'amour se rêve dans la fusion des corps et des âmes et s'idéalise dans l'harmonie parfaite des goûts et des comportements. Or la vie à deux se révèle très vite être une "machinerie à produire du contraste identitaire" où éclatent les différences dans les modes de vie au quotidien -que ce soit les chaussettes qui traînent ou la télévision constamment en marche. Ces dissonances deviennent rapidement irritantes tant elles contrastent avec l'idéal amoureux de l'accord parfait. Kaufmann voit dans cet agacement naissant "un indice que le processus d’unification s’est mis en branle". L'agacement comme une manière pour le couple de trouver son modus vivendi.

L'explication psychologique me semble plus intéressante. Nous accomplissons dans la routine quotidienne un grand nombre de gestes de manière mécanique, sans y réfléchir: attraper son bol pour le petit-déjeuner, se laver les dents en prenant sa brosse de la main gauche et le tube de dentifrice sur la tablette près du verre à dents etc. Ces automatismes sont très pratiques car ils déchargent l'esprit d'une concentration inutile et permettent de penser à autre chose, de se réveiller etc. Imaginez un instant une journée où chaque geste serait pensé, réfléchi, calculé: ce serait épuisant.

Lorsque l'un de ces automatismes se trouve contrarié - le bol qui n'est pas à sa place habituel dans le placard- l'esprit est contraint de se réveiller, de comprendre ce qui se passe et de trouver une solution - ouvrir l'autre porte du placard. Si c'est son conjoint qui est à l'origine de cette interruption de notre pilotage automatique, la surprise fait place à l'amusement puis à l'agacement lorsque la chose se répète. L'aspect systématique de ce réveil psychique irrite. D'autant que c'est l'être aimé -le traître! - qui en est la cause alors que l'on attend de lui support et amitié. Surtout si -traitrise des traitrises - il ne prête semaine après semaine, mois après mois, aucune attention à nos récriminations. Et si - à force - il s'agace lui-même de notre propre agacement, on a réuni les ingrédients d'un cocktail conjugal détonant.

Dans cette perspective, nos sources d'agacement intimes éclairent mieux qu'une psychanalyse, les gestes, les idées, les moments de notre quotidien pour lesquels nous sommes le plus confortablement installés "en mode automatique". Analyser ce qui nous agace le plus, c'est mettre le doigt sur nos valeurs les moins conscientes, les plus mécaniques, les moins explicables. Celles auxquelles nous ne pensons pas car elles vont de soi.
Elles nous renvoient ainsi au plus profond de notre construction psychique. Plus un comportement nous agace, plus il nous renseigne sur un aspect de notre inconscient...

Une dispute vaudrait-elle plus qu'une séance de psy?

samedi 8 décembre 2007

Le satyre et le Paysan




Un homme s'était, dit-on, lié d'amitié avec un satyre.
L'hiver étant venu, comme il faisait froid, l'homme portait les mains à sa bouche et soufflait dessus.
"Que fais-tu là ?", lui demanda le satyre.
"Je me réchauffe les mains, dit-il, car il fait froid."
Plus tard, ils passèrent à table.
Comme le plat qu'on lui avait servi était très chaud, l'homme y prélevait de petits morceaux et, les portant à sa bouche, il soufflait dessus.
Interrogé une nouvelle fois par le satyre, il expliqua qu'il refroidissait ainsi sa nourriture.
"Eh bien, lui dit le satyre, je renonce à ton amitié, car tu souffles de la même bouche et le chaud et le froid."
Nous aussi, gardons-nous de l'amitié de qui mène double jeu.


Observateur, ce satyre de la fable d'Esope, mais pas scientifique. Cherchons à comprendre à sa place pourquoi l'air que nous expirons semble plus frais soufflé bouche à demi-fermée que bouche ouverte.

Intuitivement on se dit que l'air est plus froid parce qu'il va plus vite. Avant de sortir de la bouche l'air était comprimé. En sortant il accélère et se détend et la décompresssion provoque son refroidissement, c'est le principe du réfrigérateur. On peut en faire l'expérience en utilisant n'importe quel aérosol, extincteur ou récipient sous pression. Par ailleurs, plus le filet d'air est mince, plus la surface exposée au contact de l'air ambiant est importante (elle croît avec le carré des dimensions du cône, donc moins vite que le volume du cône qui lui, croît avec le cube de ces mêmes dimensions).

Pourtant l'explication pourrait ne pas totalement satisfaire notre satyre fraîchement converti à la physique moderne car, objecterait-il, même lorsque la compression dans la bouche est très faible, l'air est toujours aussi frais. Y compris très près de la bouche, alors même qu'il n'a pas eu le temps de se refroidir au contact de l'air ambiant. Avez-vous essayé, nous glisserait-il d'un air malicieux, de souffler sur un thermomètre pour voir s'il marque une température plus basse? Car dans ce domaine, les sens des humains les trompent souvent, leur faisant accroire qu'un ventilateur rafraîchit alors qu'il ne fait que brasser de l'air chaud.

Le satyre a raison... et tort à la fois. Car la sensation de fraîcheur qu'apporte l'air brassé -même chaud- d'un ventilateur n'est pas uniquement le fruit de l'imagination. C'est le phénomène de "sensation thermique" qui s'explique par le renouvellement rapide de la couche d'air chaud et humide isolant notre peau de l'air ambiant. Ce remplacement continu de l'air se trouvant au contact de la peau facilite l'évaporation de la sueur, évaporation qui est notre principal mécanisme de refroidissement corporel (pour s'évaporer l'eau absorbe de l'énergie, donc produit, en quelque sorte, du froid).

Rien de psychologique là dedans, ami satyre.

Mais votre critique est très utile car c'est sans doute ce même mécanisme qui permet de refroidir efficacement -mais certes pas élégamment - sa soupe: en soufflant dessus, on chasse la couche d'air isolante et saturée en vapeur située juste au-dessus de la surface et l'on accélère son évaporation. Plus la vitesse de l'air est forte, plus le renouvellement est accéléré et le refroidissement rapide.

Un souffle fin rafraîchirait donc à la fois par sa température plus basse et par son effet sur l'évaporation. A l'inverse, lorsque l'on souffle bouche grande ouverte, l'air n'est ni détendu ni très rapide. Tout près de la bouche, il est encore très chaud, et dans le froid il réchauffe ainsi les mains efficacement. Notre satyre peut se réconcilier avec son ami humain.

Pour une température donnée, un liquide (ou un organisme) peut donc refroidir très vite en fonction du vent. Le phénomène est plus marqué à basse température, ce qui explique que l'on se préoccupe beaucoup de la vitesse du vent dans les régions nordiques. Selon Wikipedia l'effet sur le corps humain d'un vent de 50km/h à -20°, équivaut à une température extérieure de -35°! C'est très froid, même pour un satyre.

jeudi 6 décembre 2007

A quand la non-communication efficace?


C'était au siècle précédent, lorsque l'on réclamait un monde où l'on communiquerait facilement. Où l'on pourrait joindre n'importe qui, n'importe quand, n'importe où et par n'importe quel moyen, téléphone, fax ou -plus tard- email. Avec comme vision idyllique la fin de la course d'un rendez-vous à l'autre, le travail depuis chez soi, à la campagne ou même depuis son voilier, assistant par visio-conférence à une réunion se tenant à des milliers de kilomètres de là...

Et puis le rêve s'est réalisé. On court moins après les autres et l'on est joignable à peu près n'importe quand, pour le meilleur et pour le pire. Pendant que j'écris ce blog, je pense à une vidéo faite par Siemens pour l'illustrer et demande à un ami s'il peut me la retrouver et me l'envoyer: ce sera fait avant d'avoir fini mon post. Mais c'est une banalité que d'évoquer l'avalanche de sollicitations sous laquelle croûlent les cadres de nos sociétés modernes. Pas un compte-rendu sans son powerpoint de vingt pages, diffusé à tous étages de tous les services. La facilité de diffusion épargne à l'émetteur le choix des destinataires et la politesse de la synthèse. Les moindres discussions à deux prennent systématiquement la Terre entière à témoin ("pour qu'il y ait une trace", s'excuse-t-on dans les couloirs).

Eduqués dans le culte de la réactivité, nos cadres usent de leur mail comme d'une raquette de ping-pong et répondant du tac au tac, contribuant ainsi à l'entropie du système. Sans parler de ceux qui veulent toujours avoir le dernier mot. Connectés en permanence -c'est leur seule chance de ne pas faire exploser leur boîte aux lettres sous le volume des messages non lus, ils alimentent le système et ne trouvent plus le temps pour travailler le fond des dossiers. Inimaginable il y a cinq ans, l'usage du laptop en réunion est maintenant monnaie courante.

Word en fait les frais, trop formel et désormais réservé à des formulaires austères ou des lettres aux clients. Vive Powerpoint! Non pas pour illustrer visuellement d'un mot ou d'une image forte une présentation. Il est maintenant simplement la preuve écrite qu'on a rapidement réfléchi à un sujet et jeté quelques idées sur un support, sans souci de formalisme ni de synthèse. Ecrit souvent en globish , la langue de travail de toutes les multinationales, c'est LE document de travail par excellence, distribué et commenté en scéance puis diffusé au monde entier, alimentant d'interminables commentaires et corrections.

Face à cette avalanche de mails et de documents indigestes, nos cadres sont mal préparés, culpabilisés à l'idée de passer à côté d'une information importante glissée dans un de ces mails. D'autant que grâce à la diffusion tous azimuts, nul n'est censé ignorer quoi que ce soit, puisque c'est écrit. La question pour eux n'est plus de pouvoir communiquer que de trouver le temps de ne pas de le faire.

L'efficacité a changé de camp: la réactivité se fait parfois contre-productive. Et jamais le discernement n'a été aussi vital (entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas). Après la promesse d'une communication instantanée et sans contrainte, le nouveau Graal ne serait-t-il pas une non-communication efficace?

dimanche 2 décembre 2007

Poils à gratter auditifs




En latin aujourd'hui se disait hodie (littéralement, hoc-die ce-jour) contracté en hui en vieux français (hoy en espagnol, hoje en portugais, oggi en italien...).

Aujourd'hui, littéralement au-jour-d'hui, est donc un pléonasme, puisqu'il s'agit déjà "du jour de ce jour-ci". Il faut reconnaître que ce hui sonne un peu court par rapport à l'importance du jour qu'il désigne.

L'expression "Au jour d'aujourd'hui" qu'on entend si souvent est donc un pléonasme au carré. Littéralement au-jour-du-jour de-ce-jour-ci. J'adore le ton sentencieux qui accompagne généralement cette expression et prédis que dans 500 ans, on inventera "au jour d'au-jour-d'aujourd'hui" (qu'on aura le droit d'écrire avec ou sans traits d'union). Toute l'histoire d'aujourd'hui est là.

Dans le genre poil à gratter des oreilles, l'horripilant "la faute à Machin", qui s'incruste à longueur de revues de presse et d'éditoriaux... Un million d'occurences sur Google pour cette expression incorrecte (en prenant soin de retirer les références à Voltaire et Rousseau qui ne comptent pas) contre seulement 800 000 pour le très correct "la faute de" qui passerait presque pour une tournure maladroite.

Heureusement sur d'autres flancs, l'orthographe résiste vaillamment, avec "au temps pour moi", utilisé (j'imagine) à l'origine par l'officier faisant défiler la troupe, et dont le pas s'est malencontreusement décalé d'un temps.

Le site de l'académie française est très bien fait sur ces questions, où l'on apprend que le pluriel ne commence qu'à partir de deux et que "évènement" est correct alors que "événement" ne l'est plus. Décidément...