mercredi 26 mars 2008

Vraiment sans gène

Expliquer nos goûts et nos couleurs grâce à la génétique semble être la nouvelle marotte des chercheurs en psycho. L'interprétation en termes "d'avantage évolutif" de nos préférences a remplacé le complexe d'Oedipe des psychanalystes pour comprendre notre inconscient. Au prix d'hypothèses farfelues dont le magazine Cerveau et Psycho - que je recommande par ailleurs- se fait régulièrement l'écho. Jugez-en plutôt...

Les individus aux longues jambes vous semblent plus séduisants? Ne dites pas non, Sorokowski et Pawlowski l'ont démontré dans ce très scientifique article de Evolution and Human Behavior. C'est sans doute parce que ces longues jambes devaient assurer de meilleures chances de survie pour nos ancêtres. Pas trop longues tout de même (5% de plus que la moyenne, pas plus), probablement car de trop longues jambes sont un signe d'immaturité sexuelle ou de maladies génétiques...

Messieurs, vous préférez les blondes, c'est maintenant prouvé: même si 45% d'entre vous prétendent le contraire, vous êtes statistiquement plus généreux en pourboires pour les serveuses blondes et vous arrêtez plus volontiers pour des autostoppeuses blondes que pour des brunes ou des rousses. Pour comprendre ce phénomène, on a présenté à des hommes les photos de femmes dont on changeait la couleur des cheveux. Bingo! Les visages dont la chevelure avait été retouchée en blond ont été jugés plus jeunes, plus attirants, en meilleure santé... Et nos chercheurs en concluent que la couleur blonde des cheveux agit comme indice de jeunesse biologique (les cheveux des enfants foncent avec l'âge) donc de fécondité, expliquant ainsi l'attrait instinctif des hommes en quête de succès reproductif. CQFD.

Hmm.... Il y a quelque chose qui cloche là dedans: si l'on va jusqu'au bout du raisonnement, la couleur claire des cheveux devrait être plutôt un indice d'immaturité sexuelle car les cheveux des enfants foncent bien avant leur puberté. Des cheveux clairs devraient être rejetés au même titre que des jambes trop longues. Par ailleurs, il suffit de regarder vers le sud pour se rassurer sur le niveau de fécondité des brunes par rapport à celui des blondes.

On peut surtout supposer que la sur-représentation médiatique des blondes (par rapport à la population blanche) ait imposé "la blonde à longues jambes" comme canon de beauté collectif et explique l'association inconsciente "blonde = jeune et sexy" que l'expérience a mis en évidence.

Ces critères collectifs de beauté évoluent dans le temps (jadis on préférait les femmes bien en chair) et selon les cultures. Or cette variation des goûts serait absolument inexplicable s'ils étaient hérités d'un lointain avantage évolutif.

Si -comme ces chercheurs s'acharnent à vouloir le démontrer- nos goûts sexuels étaient conditionnés par l'intérêt reproductif de nos aïeux, nous devrions avoir des top models petites (pour protéger notre progéniture), poilues (pour résister au froid), avec de grandes dents (signe de santé) et de grandes oreilles (signes de vigilance). On comprend maintenant la relation ambigue de Tarzan et Cheetah...



Pour finir de tordre le cou aux idées reçues en matière de déterminisme génétique, on a déjà évoqué ici de nombreuses preuves de mimétisme culturel chez les animaux. Mais les gènes eux-mêmes sont tributaires de leur environnement: il n'y a dans une colonie de fourmis ou d'abeilles, rigoureusement aucune différence génétique entre une reine, un mâle et une ouvrière, malgré d'impressionnantes différences morphologiques. C'est un régime alimentaire spécifique ou des conditions de température particulières - bref l'environnement- qui expliquent ces différences physiologiques.

Idem chez les vertébrés: le sexe des tortues et des crocodiles est déterminé par les conditions de température de l'incubation des oeufs et pas leur patrimoine génétique. Encore plus proche de nous: on sait maintenant que les vrais jumeaux (dont l'ADN est identique) développent certaines différences morphologiques, surtout après avoir passé de nombreuses années dans des environnements très différents. Le chercheur espagnol Mario Fraga a montré comment des conditions de vie modifient sensiblement le mode d'activation du matériel génétique chez les jumeaux monozygotes au cours de leur vie. On explique ainsi que l'un puisse développer une maladie génétique et l'autre pas, ou beaucoup plus tard.

A mesure que l'on décortique l'horlogerie des comportements et du cerveau, je trouve presque rassurant que l'on découvre en parallèle l'immense influence de l'environnement sur cette mécanique biologique. A défaut de libre-arbitre il nous reste le hasard et notre environnement, c'est toujours ça!

dimanche 9 mars 2008

Maires d'alors...

(ci-contre: la plus petite mairie française, paraît-il).

Soirée d'élections municipales oblige, petit florilège tiré pour l'essentiel de Wikipedia sur nos belles communes.

Vous le savez tous, la France est championne toutes catégories en nombre de communes (derrière la Chine peut-être, je n'ai pas réussi à trouver l'info): 36 782, soit plus que les Etats-Unis (moins de 36 000) et un tiers du total des communes de toute l'Union (97 000).

Il faut remercier Mirabeau pour ce record. Sous l'Ancien Régime il existait environ 60 000 paroisses, en charge de tenir le registre des baptêmes, des mariages et des décès. Pour le reste, la France de 1789 est un "agrégat in-constitu de peuples désunis" selon le mot de Mirabeau: dûchés, comtés, baillages, sénéchaussées, villes franches s'enchevêtrent sans logique, au gré des coutumes locales remontant parfois jusqu'au Moyen-Age. Comment organiser tout ça? Deux conceptions s'affrontent à l'Assemblée Nationale : Thouret, Sieyès et Condorcet, souhaitent découper le territoire en départements carrés de 18 lieues de côté chacun, divisés en neuf communes chacun, divisées en neuf cantons chacune. Ca semble rationnel et surtout ça permet d'avoir des communes suffisamment grandes pour être viables. Mais Mirabeau craint justement que de si grandes communes ne menacent l'autorité du pouvoir central et défend - c'est paradoxal pour un Jacobin - le particularisme local et le droit de chaque paroisse à s'autogérer.

Exit donc le projet de découpage en beaux carrés égaux. Chaque paroisse constituera une commune, sauf les plus petites et celles qui font manifestement partie d'une même ville et qui pourront se regrouper: voilà pourquoi on n'a créé que 40 000 communes et pas 60 000. C'est cette origine paroissiale qui explique que plus de 4000 communes soient aujourd'hui encore des Saint(e)-quelque chose.

Depuis la Révolution Française, ce découpage n'a pratiquement pas changé. Simplement les plus rurales se sont vidées peu à peu de leurs habitants et près de 90% de nos communes comptent maintenant moins de deux mille habitants: à titre de comparaison la médiane en Belgique est de onze mille habitants par commune et de plus de cinq mille en Espagne. A l'inverse les grandes villes se sont agrandies bien au-delà de leur périmètre institutionnel: la commune de Lyon par exemple ne compte que 470 000 habitants alors que c'est l'équivalent économique de Munich dont la commune (Gemeinde) pèse 1 300 000 habitants. Seul Paris a vu ses limites un peu adaptées, mais son aire urbaine couvre quand même près de quatre cents communes: il reste du chemin!

A titre de comparaison, les autres pays d'Europe sont souvent passées par la même histoire mais ont en général réussi à regrouper leurs communes pour qu'elles aient une taille suffisante: l'Allemagne est ainsi passée de 24 000 Gemeinden à moins de 9000 dans les années 1970... L'Italie et l'Espagne ne comptent que 8000 communes. En France nous avons également rationalisé en passant de 40 000 à 36 000 communes (en 200 ans).

Sachez que la commune qui a le nom le plus petit est Y (Somme, 89 habitants). Celle dont le nom est le plus long est Saint-Remy-en-Bouzemont-Saint-Genest-et-Isson (Marne, 592 habitants): 45 signes, record à battre!

Il y a une commune d'un seul habitant: Rochefourchat (Drome) , et deux communes (Leménil-Mitry en Meurthe-et-Moselle et Rouvroy-Ripont dans la Marne) qui n'en ont que deux. Il y a en même six qui n'en comptent carrément aucun (Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre). Ne ricanez pas: ces communes "mortes pour la France" ont été rasées pendant la bataille de Verdun. On conserve en leur honneur un conseil municipal nommé par le préfet de la Meuse...

Le site habitants.fr vous apprendra que les habitants de St-Chamessy en Dordogne s'appellent les Eumacois, que ceux de Puy-St-Vincent (Htes Alpes) sont les Traversouilles et ceux de Chêne-Arnoult (Yonne) les Quersusarnuliens. Déception tout de même: ceux de Saint-Remy-en-Bouzemont-Saint-Genest-et-Isson s'appellent les Bouzemontois, tout simplement.

samedi 8 mars 2008

Six choses insignifiantes

Toc! Emmanuel m'ayant aimablement convié à raconter "six choses insignifiantes que vous ignorez de moi", je m'y colle. Et vous n'êtes pas obligé de lire, hein.

Avertissement et mentions légales précisés, voici donc ces six trucs sans importance sur moi, que vous ignoriez à juste titre:

1. J'ai enregistré le jingle d'une émission du soir pour Itaparica FM.

2. Je sais bouger mes deux oreilles (ensemble) mais seule la base de mon pouce gauche peut se déboiter toute seule- pas mon pouce droit, allez savoir pourquoi.

3. J'ai toréé une vachette dans une arène à Mexico.

4. Je peux rester des heures debout et en silence auprès d'un pêcheur qui n'attrape rien.

5. Je me suis endormi un jour à l'intérieur d'un tank lancé à pleine vitesse, ma tête (protégée de son casque) cognant allègrement dans l'habitacle au gré des cahots d'une piste défoncée.

6. J'ai nettoyé les mangeoires d'une batterie de poulets au milieu du Neguev.

Hop! Je passe le relais à 6 victimes que j'apprécie particulièrement:
- Eric, pour qu'il rentre de ses sports d'hiver et raconte ses états d'âme,
- Patrice Lanoy, dont le complot des papillons m'émerveille si souvent,
- Miss Celaneus qui me fait rire depuis son Brésil lointain,
- Tom Roud que je lis avec plaisir,
- Eric C. un autre Eric, lui aussi chasseur de curiosité,
- Benjamin qui sait parler brillamment d'autre chose que de bactéries.

mardi 4 mars 2008

Schizophrénie, chatouilles et prémonition

Suite de la discussion autour du post de Benjamin, sur l'impossibilité de se chatouiller soi-même. Cette curieuse insensibilité ne s'explique pas par l'absence d'un alter-ego social, puisqu'un robot peut être tout aussi chatouilleur qu'un individu espiègle.

Pour comprendre cette bizarrerie naturelle, il faut admettre que notre cerveau anticipe les conséquences y compris sensorielles de nos propres mouvements. Juste avant que nos doigts n'entrent en contact avec la partie sensible de notre épiderme, tout se passe comme si le cerveau simulait intérieurement ce contact et les sensations qu'il produira dans notre corps. Au moment du contact, nos cellules sensorielles sont du coup déjà "averties" du contact et désensibilisées dans une large mesure. Bref les guilis sont sans effet.

Au moyen d'une expérimentation simple, où le patient se chatouille lui-même la main par l'intermédiaire d'un dispositif mécanique, on montre que plus le cerveau prévoit correctement le lieu et le moment exact de la chatouille, moins il y est sensible. A l'inverse, si son anticipation est mise en échec, la chatouille est irrésistible.

Autrement dit, l'intensité de la chatouille viendrait de l'écart entre l'effet sensoriel réel et prédit. Ce qui est valable pour la chatouille l'est aussi pour la douleur: c'est sans doute la raison pour laquelle il est moins pénible de s'arracher un sparadrap soi-même plutôt que par quelqu'un d'autre.

Notre capacité à annuler les sensations prévisibles explique aussi que l'on s'habitue très vite à toutes les sensations:
- un goût permanent s'étiole: celui du clou de girofle après une opération dentaire par exemple,
- une odeur, un parfum ne se sent pas longtemps avec intensité, au point que même consciemment on ne peut sentir sa propre odeur,
- un bruit régulier comme le tic-tac du réveil ou la pluie qui tombe ne s'entend plus, sauf à se concentrer pour l'écouter.

Cette capacité à inhiber les sensations prévisibles permet à notre cerveau de se concentrer sur les sensations non prévisibles afin d'y adapter ses réactions. Autrement dit nous ne sentons pas les sensations prévisibles et les traitons en mode "automatique" (l'odeur habituel de mon appartement) afin d'être plus réactif à l'inattendu (une odeur de gaz). Ce qui est vrai des sensations l'est bien sûr des mouvements: c'est ainsi que l'on calibre exactement la force nécessaire pour soulever une bouteille en anticipant son poids.

Certains chercheurs vont plus loin et voient dans cet accord parfait entre prédiction et sensation une possible définition de la conscience de soi. Autrement dit, ce n'est pas parce que c'est moi qui fais un mouvement que je le prédis correctement (et que mes chatouilles ne me font rien), mais à l'inverse c'est parce que ce mouvement est très correctement prédit que je l'attribue comme mien. Et l'on observe que les malades atteints de schizophrénie éprouvent précisément des difficultés à distinguer leurs propres mouvements et des mouvements extérieurs. Bref, si vous vous chatouillez tout seul un petit passage par le psy vous est chaleureusement recommandé.

Le processus cérébral à l'œuvre dans le déclenchement d'une action volontaire est encore plus surprenant. En 1983, le chercheur américain Benjamin Libet a montré avec une expérience simple que lorsqu'un individu décide de faire une action -bouger un doigt par exemple, sa décision consciente intervient quelques centaines de millisecondes après l'activation des zones du cerveau dédiées au mouvement. Autrement dit, contrairement au sens commun, la prise de décision interviendrait après que l'action soit engagée dans le cerveau: de là à renvoyer le libre-arbitre individuel au rayon des chimères cérébrales et à consacrer la toute puissance du cerveau, il n'y avait qu'un pas à franchir et l'article a suscité une belle polémique.

Hmmm, je vous vois sceptique: comment la conscience d'une sensation - un bruit par exemple- pourrait-elle précéder la perception physiologie elle-même, puisqu'elle en est la conséquence? Il y a bien une situation qui me semble l'illustrer parfaitement, mais n'étant pas neurologue je sollicite votre indulgence s'il s'avère que j'avance une ânerie. N'avez vous jamais été réveillé la nuit par un bruit soudain, un objet qui tombe par exemple, une fraction de seconde avant de l'entendre? Ou bien, si vous ne vous réveillez pas, n'avez-vous pas eu ensuite le souvenir très précis que le scénario du rêve intégrait parfaitement ce bruit, alors qu'il était tout à fait inattendu. Comme si votre rêve avait anticipé cet événement et s'y était adapté pour lui donner chronologiquement une place logique (par exemple, que vous attendiez justement une voiture avant qu'elle n'arrive vers vous et vous klaxonne)? Je suppose -avec prudence- qu'en réalité le cerveau prend conscience du bruit une fraction de seconde avant de le transformer en sensation auditive et utilise ce petit laps de temps pour modifier l'histoire du rêve afin que le bruit puisse s'y insérer logiquement.

Bon, c'est un peu "back to the future" comme interprétation, mais après tout peut-être explique-t-on ainsi certaines prémonitions ou sentiments de déjà-vu. Et qu'au cinéma le héros se réveille toujours une fraction de seconde avant que le gangster ne lui balance son coup de couteau? Vous voilà rassurés sur le sort de votre héros: vous pouvez reprendre vos exercices d'auto-chatouilles...


Références:
Daniel M. Wolpert and J. Randall Flanagan: Motor prediction, Current Biology, Vol 11, R729-R732, 18 September 2001

Sarah-J. Blakemore: Spatio-Temporal Prediction Modulates the Perception of Self-Produced Stimuli, September 1999, Vol. 11, No. 5, Pages 551-559

Frith C., Blakemore S., Wolpert D. (2000), Explaining the symptoms of schizophrenia: abnormalities in the awareness of action, Brain research review, 31, 357-363

Benjamin Livet, Curtis A. Gleason, Elwood W. Wright, Dennis K Pearl: Time of conscious intention to act in relation ton onset of cerebral activity (readiness-potential) The unconscious initiation of a freely voluntary act,
Brain, Vol. 106, No. 3, 623-642, 1983

mardi 19 février 2008

comment on lit...

Comment notre cerveau de primate est-il capable de lire alors qu'il n'a pas eu le temps pour s'adapter à cette activité récente (à peine 10 000 ans, une paille dans l'histoire de notre patrimoine génétique)? C'est l'une des questions auxquelles tente de répondre Stanislas Dehaene dans son passionnant livre "les neurones de la lecture" (on peut aussi suivre son cours au collège de France disponible en podcast).

Dehaene nous embarque dans l'étonnante exploration des mécanismes cérébraux de la lecture en exploitant toutes les techniques possibles, de l'imagerie cérébrale à la description des cas cliniques les plus incroyables.
Première surprise, on a découvert que pour lire, notre cerveau active systématiquement une zone très particulière, la zone occipito-temporale-gauche, spécialisée chez les primates dans la reconnaissance des objets, des visages et des formes en général. Sa sur-sollicitation pour la lecture est attestée dans tous les systèmes culturels étudiés et tiendrait à ses prédispositions très spécifiques. Elle est en effet capable de reconnaître des formes familières:
- quelle que soit leur taille,
- quelle que soit leur orientation jusqu'à quelques degrés d'inclinaison,
- quelle que soit leur localisation dans le champ visuel (mais avec une préférence pour la zone centrale).
Comme toutes les fonctions de l'hémisphère gauche, elle est en outre plus sensible au détail qu'à la perception globale, à l'analyse fine plutôt qu'à l'impression générale de ce qu'elle perçoit.

Toutes propriétés évidemment particulièrement intéressantes pour reconnaître des lettres et des combinaisons de lettres...
 En approfondissant le fonctionnement de cette zone, les chercheurs se sont rendus compte que tout comme les primates, nous sommes surtout sensibles à un nombre très limité de tracés élémentaires pour caractériser un objet visuel: formes en T, en Y, cercles, tracés parallèles ou perpendiculaires, boucles etc. C'est sur la base de ces petits indices visuels que l'on reconnaît un visage, une silhouette etc. Cette reconnaissance "réflexe" est probablement la cause de notre sensibilité aux illusions d'optiques, par exemple en associant mécaniquement la présence de signes visuels spécifiques (une forme de nez) à l'identification d'un visage, même si par ailleurs on "sait" qu'il n'y a aucun visage à voir (emprunté de l'excellent blog du complot des papillons):

Nos mécanismes de lecture sont donc le résultat d'un recyclage, d'une reconversion de ces zones douées pour la reconnaissance particulière de tracés caractéristiques.
L'un des résultats les plus extraordinaires de la recherche est que ce sont ces mêmes formes élémentaires que l'on retrouve systématiquement dans toutes les formes d'écriture humaine, de manière beaucoup plus fréquente que dans des tracés effectués au hasard par un ordinateur ou un enfant ne sachant pas lire. Ce ne serait donc pas le cerveau qui se serait adapté à l'écriture, mais l'écriture qui progressivement se serait adaptée aux formes les plus facilement reconnaissables par notre cerveau de primate. Pour aboutir à une espèce de trame universelle qui sous-tendrait tous les systèmes d'écriture du monde, une bien jolie idée en somme.

Apprendre à lire consiste donc à reconnaître parmi ces formes élémentaires, celles qui forment des lettres, puis reconnaître leurs combinaisons, d'abord de manière séquentielle, puis parallèle; à assimiler et utiliser la régularité statistique de leurs combinaisons pour lire de plus en plus rapidement; et enfin à combiner astucieusement plusieurs "voies de lecture" -reconnaissance visuelle, déchiffrage phonétique, interprétation lexicale des morphèmes, pour parvenir à une lecture fluide dont la vitesse est à peu près indépendante de la taille des mots usuels.

Mais apprendre à lire exige aussi de désapprendre certaines choses, en particulier l'identification comme semblable de formes symétriques par rapport à la verticale! Nous sommes en effet capables -et c'est heureux- de reconnaître un chat que l'on observe son profil gauche ou son profil droit. A noter que nous sommes beaucoup moins doués pour reconnaître le symétrique vertical d'un objet familier - un visage à l'envers par exemple comme celui-ci.
(Joli brin de fille sur la gauche? Retournez donc l'image, pour rire... Source ici)


Or la lecture est une discipline où l'asymétrie est de rigueur: on écrit de gauche à droite (en écriture latine) et l'on ne doit pas confondre "d" et "b", "q" et "p". Lorsqu'ils apprennent à écrire, les enfants éprouvent naturellement des difficultés à se "désymétriser" et il leur arrive fréquemment de tracer certaines lettres à l'envers, comme dans un miroir. On a montré que les difficultés de lecture de certains enfants dyslexiques pouvaient provenir d'une insuffisante latéralisation.

Diable, le génie des manuscrits inversés de Léonard de Vinci, serait-il le signe d'une "insuffisante latéralisation"?

lundi 18 février 2008

Histoires naturelles

L'ancêtre terrestre des baleines ressemblerait peut-être à ce drôle de chevrotain africain qui échappe à ses prédateurs en marchant sous l'eau...




Les animaux sauvages peuvent-ils éprouver de la compassion? C'est en tout cas ce que laisse supposer cette vidéo tournée en 1996 dans un zoo de Chicago. Un enfant, tombé dans la fosse aux gorilles et assommé par le choc, fut délicatement ramassé par une femelle gorille qui le ramena à la porte du gardien.






Un étonnant exemple de spéciation induit par des préférences comportementales évoqué dans un précédent post: selon sa région d'origine, la femelle paruline -un petit oiseau des forêts américaines- semble préférer tantôt les mâles à gorge très jaune, tantôt ceux à plumage très noir sur la tête.

Typiquement le genre de préférence locale qui peut entrainer une spéciation complète dans quelques années. Dans ces conditions, rien de très étonnant à apprendre dans le Monde du 13 février, que le génôme humain porte des traces de sélection naturelle récente: entre les gênes qui permettent de mieux résister à certaines maladies locales et ceux qui se traduisent par un attrait sexuel plus fort, on imagine assez bien que le génôme puisse évoluer fortement en moins de 60 000 ans, ce qui représente tout de même 2400 générations à peu près.



mardi 12 février 2008

Déficit commercial record: c'est grave docteur?


La presse économique ici et se lamente comme chaque année du "triste record" de notre déficit commercial (l'expression est du secrétaire d'Etat Hervé Novelli). "Chiffre cinglant", "déficit abyssal": il n'y a pas de mots assez durs pour stigmatiser notre perte de compétitivité dans l'économie mondiale.

Pour autant, un commerce extérieur déficitaire est-il une mauvaise nouvelle en soi? Posée comme ça la question paraît provocante tant nous sommes imprégnés de l'idée qu'un pays se gère en bon père de famille, c'est-à-dire en n'achetant pas plus qu'on a de ressources, c'est-à-dire en finançant ses importations avec ses exportations. Sinon c'est la banqueroute assurée.

Bon nombre d'économistes réfutent pourtant totalement l'idée qu'il serait malsain d'avoir une balance commerciale négative. Deux exemples intéressants:

- Si Neuilly décidait de devenir une VRAIE présipauté indépendante, imagine Alexandre Delaigue, elle aurait un déficit commercial majeur puisqu'il n'y a aucune entreprise à Neuilly mais que tous les Neuilléens (si, si vérifiez ) achètent des biens produits à l'extérieur de leur belle ville. Serait-ce grave? Pas vraiment, Neuilly continue d'être la ville la plus riche de France même si l'on n'y trouve aucune industrie. Qu'est-ce que cet exemple fictif nous enseigne?
Il nous rappelle qu'observer les statistiques des échanges de biens et services avec le reste du monde et en déduire quelque chose sur la santé économique du pays est un exercice dépourvu de signification. La balance des paiements d'un pays, en effet, dépend tout autant des échanges extérieurs que des entrées et sorties de revenus; un pays qui, au départ, reçoit massivement des revenus de l'extérieur aura toujours une balance commerciale déficitaire; surtout, ces arrivées de revenus sont ce qui crée la balance commerciale déficitaire, en faisant qu'il est moins rentable pour un entrepreneur de satisfaire les marchés étrangers plutôt que son marché local.
C'est la situation de nombreux petits pays, dont la politique fiscale garantit la richesse malgré une balance commerciale très déséquilibrée: Monaco, la Suisse, le Luxembourg... En France, nous attirons également quantité de revenus (par le tourisme, l'immobilier mais également l'investissement dans nos sociétés): notre balance commerciale déficitaire refléterait ainsi surtout la progression des investissements étrangers en France, plus forte que la croissance de nos exportations industrielles. En d'autres termes, ce déficit serait la simple conséquence de la mutation de notre économie en une économie de services, classiquement moins exportatrice, au détriment de l'industrie.

- Ce débat sur la balance commerciale est loin d'être neuf. Frédéric Basquiat économiste du milieu du XIXe en avait déjà fait l'un de ses chevaux de bataille dans sa guerre contre les sophismes économiques, même s'il reconnaît lui-même que "combattre la balance du commerce (...) c'est combattre un moulin à vent". Et de comparer scrupuleusement la comptabilité des douanes avec celle d'un marchand exportateur d'articles de Paris.

Le marchand déclare aux Douanes une expédition d'une valeur de 200 000 € de biens pour les Etats-Unis. Arrivé à destination, il la vend 320 000 € soit un bénéfice de 40 000 € une fois déduits les frais du voyage. Notre bonhomme en profite pour acheter du coton qu'il rapporte au Havre. Là il déclare aux Douanes la valeur de sa nouvelle cargaison, soit 352 000 € compte tenu des frais de transport. Enfin, notre marchand revend sa cargaison à 422 400 € réalisant de nouveau 70 400 € de profit.

Au total il aura réalisé un profit de 40 000 + 70 400 = 110 400 €
De son côté les Douanes auront consigné que la France a exporté 200 000 € et qu'elle a importé 350 000 €, permettant aux députés de conclure « qu'elle a dépensé et dissipé les profits de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger 452 000 € de son capital. »


A l'inverse si ce marchand avait coulé en pleine mer, les Douanes auraient simplement consigné une exportation nette de 200 000 €, tandis que le malheureux marchand aurait passé cette somme par pertes et profits.

Et Basquiat de conclure:
Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.

Ces arguments vous laissent perplexes? Je vous recommande cet article de Paul Krugman qui démonte point par point les mythes de la balance commerciale et du risque de déclin global qu'il véhicule. En somme, ce que prouverait ce nouveau déficit record, serait simplement l'accélération de la mutation de notre économie vers des industries de service, moins exportatrices mais finalement tout aussi créatrices de richesses et d'emplois. Je ne sais pas où est la faille dans le raisonnement, mais le point de vue a le mérite d'être vivifiant...


Références
Paul Krugman, Pop Internationalism
Jean Paul Fitoussi, Le déficit commercial de la France n'a pas d'importance du 12/02/2008 (Libération)
Alexandre Delaigue, l'hystérie du déficit commercial français
Frédéric Basquiat, Chapitre VI de la première série des Sophismes économique, 1845







mercredi 6 février 2008

Culture et nature: le retour de Lamarck

Parmi les éléments qui distinguent l'homme de l'animal, on songe spontanément à la conscience de soi, le sens du ridicule, la pudeur, l'empathie ou la culture. Comprise comme la capacité à transmettre un comportement ou une connaissance nouvelle de génération en génération, la culture est probablement l'une de nos plus grandes fiertés, puisque c'est grâce à elle qu'on doit nos civilisations, notre compréhension du monde etc. Pourtant, il fait de moins en moins de doutes que culture et animalité fassent très bon ménage chez nos amis les bêtes. Au point de secouer le dogme du tout-génétique de l'évolution.


Les observations abondent dans le domaine du comportement acquis: ainsi certains groupes de macaques japonais ont-ils pris l'habitude de laver leurs patates dans l'eau de mer. Les femelles Vervet trempent des cosses d'acacia dans l'eau pour les amollir. Dans les deux cas, les chercheurs ont observé la lente propagation du comportement nouveau dans le groupe.

L'usage des outils n'est pas non plus l'apanage des primates humains: les chimpanzés de la forêt Taï en Côte d'Ivoire apprennent de génération en génération à ouvrir des noix en utilisant des pierres comme marteaux: les mères enseignent à leurs rejetons à choisir les bonnes formes de pierre et à les utiliser correctement. En Tanzanie, ils savent sonder les termitières avec des bâtons pour attraper des termites bien croustillantes.

De manière plus subtile, les chimpanzés adoptent collectivement certaines postures originales: mains tendus au-dessus de la tête pendant le toilettage de certains groupes des Montagne Mahale en Tanzanie, ou bien épouillage main dans la main pour d'autres populations en Afrique de l'Est qui pourraient être des signes sociaux d'amitié dans ces groupes. Ainsi les singes capucins s'essuient-ils les yeux mutuellement, peut-être pour évaluer mutuellement leur niveau de confiance réciproque. A chaque fois, ces comportements apparaissent dans certaines populations sauvages mais pas dans d'autres pourtant toutes proches.

Les chercheurs ont montré en 2005 que face à une difficulté, les animaux d'un groupe préféraient copier le savoir-faire d'un des leurs plutôt que d'essayer de trouver par eux-mêmes une solution. Les singes imiteraient donc les singes. Ces acquis rudimentaires sont ensuite transmis par les femelles à leurs petits.

Mais la culture ne se limite pas aux primates: on a découvert en 2005 que certains dauphins "enfilaient" des éponges de mer comme des gants pour se protéger le museau lorsqu'ils fouillent les fonds marins. Là encore, les dauphins pratiquant ce drôle de rituel se sont avérées être des femelles étroitement apparentées et côtoient des groupes de dauphins qui ne le pratiquent pas.

Les rats dont nous fêtons aujourd'hui l'année en Chine, ont bien inventé le système des "goûteurs" bien avant Jules César: face à un aliment inconnu, un rat renifle l'haleine de ceux qui en ont goûté, avant de décider qu'il peut sans risque en consommer lui aussi.

Même dans le domaine des préférences sexuelles, le règne du tout-génétique semble avoir vécu. Alors que dans une espèce de poisson, les femelles préféraient les mâles les plus grands, Etienne Danchin a montré que l'on pouvait changer ces préférences par mimétisme. En montrant à des femelles un petit mâle courtiser avec succès une autre femelle, on a constaté que celles-ci préféraient ensuite ce mâle-là, plutôt qu’un autre mâle plus grand mais isolé. De manière général, il montre que les animaux imitent spontanément les comportements de leurs congénères jugés les plus performants que ce soit pour chercher leur nourriture, pour fuir le danger ou pour choisir un partenaire sexuel. Une modification collective des préférences sexuelles ou des comportements, déclenchée par exemple par un changement de l'environnement, peut ainsi être enclenché et entretenu par contagion mimétique, puis transmis de génération en génération.

A long terme, lorsque plusieurs groupes d'une même espèce présentent des variations culturelles fortes, celles-ci peuvent finir par se traduire au plan génétique (du fait de la modification des critères de choix de ses partenaires sexuels par exemple) : la culture devient un moyen comme un autre de transmettre de la variation génétique, transmise de génération en génération. Lamarck is back!

Au passage soulignons que le désir mimétique -si bien décrit par René Girard comme source culturelle de toute société humaine, trouve ici une extension extraordinaire dans le monde animal.




Références:
From nosy neighbours to cultural evolution. Danchin étienne1, Giraldeau Luc-Alain2, Valone Thomas J.3, and Wagner Richard H4. Science 23 juillet 2004.
Culture et traditions chez les singe - Klaus Wilhelm. Cerveau et Psycho Novembre 2007.
L'aventure humaine - des molécules à la culture. Boyd & Silk. 2004.

samedi 2 février 2008

La décroissance peut-elle être durable?


Le rapport Attali suscite les critiques d'à peu près tout le monde, ce qui était prévisible tant le dénigrement est notre sport national préféré. Il faut dire qu'Attali en rajoute dans son côté arrogant et donneur de leçon (cf. son chat sur le Monde). Et puis difficile d'être populaire avec un rapport qui se réclame d'un libéralisme même modéré, dans un pays où le mot est une insulte au bon sens (cf. mon billet).

Mais au fait, pourquoi une initiative pour la croissance, alors que l'on constate tous les jours les méfaits de celle-ci : pollution, changements climatiques, accroissement des inégalités, fractures sociales et finalement désintégration des sociétés postmodernes? Alors que l'économie épuise les ressources naturelles limitées de notre planète, pourquoi croître plus vite? Pour liquider en 30 ans au lieu de 50 nos réserves de carburants fossiles? Pour éradiquer en un siècle au lieu de deux ce qui reste de forêts sur Terre?

La contestation du bien-fondé de cette course à la croissance prend de l'ampleur d'abord avec la notion de développement durable, puis celle de décroissance durable, développée par Nicholas Georgescu-Roegen, où la croissance du bien-être remplacerait avantageusement celle de la production et de la consommation. Où un frugalité volontaire permettrait de diminuer la consommation de matières premières. Où des échanges de services gratuits prendraient le relais d'institutions défaillantes. Et où la performance d'un pays se mesurerait non seulement à son dynamisme économique mais aussi à la santé de ses habitants, la qualité de son environnement, le respect de sa culture etc. Bref une société où le Bonheur National Brut - ou encore l'IDH indice de développement humain comme le suggère Eric sur son blog - remplacerait avantageusement le PIB. Enthousiasmant, non?

Malheureusement je crains que cette belle idée ne soit un miroir aux alouettes pour trois raisons.
D'abord la croissance n'est certes pas suffisante pour diminuer la pauvreté, la précarité et les égalités, c'est évident. Mais elle n'en reste pas moins une condition nécessaire. Le chômage par exemple, ne régresse que si des emplois se créent, et il faut bien que ces emplois soient financés d'une manière ou d'une autre, soit par le secteur privé (donc la consommation), soit par le public. Comme les largesses de l'Etat dépendent de la vigueur de son secteur privé on est revenu à la case départ: pas de travail sans croissance.

Par ailleurs, la croissance de l'économie finance le socle même des services publics. Les instituteurs, policiers, juges, cantonniers, pompiers etc. ne se paient pas de bonheur national brut. Et l'on ne peut fournir d'aides aux plus pauvres que s'il y a des plus riches pour y contribuer. Pas de redistribution sans richesse. Le troc entre citoyens volontaires ne contribue pas à la solidarité publique au-delà de son strict périmètre. La sortie de l'"économicisation" vantée par les tenants d'une décroissance responsable, représente certes une généreuse voie de secours à des situations individuelles, mais ne constitue pas une alternative à la solidarité institutionnelle.

Enfin pour trouver des moyens de ne pas épuiser les ressources de notre planète, la frugalité-des-occidentaux-devenus-miraculeusement-sages ne suffira pas. Les innovations technologiques liées aux énergies renouvelables permettront-elles à la fois d'assurer un minimum de bien-être pour tous et la préservation des ressources rares (eau, matières premières, écosystème...)? Nul ne le sait et l'on peut en douter. Par contre, il me semble à peu près certain que sans innovation technologique on n'aura ni l'un ni l'autre. Pas de développement de la planète sans innovation. Pas d'innovation sans argent. Pas d'argent sans croissance.

La croissance ne garantit pas d'être soutenable, au contraire. Par contre je suis convaincu que la décroissance garantit de ne pas l'être. Durablement.

Références:
La Face cachée de la décroissance,
Cyril Di Méo, L’Harmattan

mercredi 30 janvier 2008

Emotion, imitation et empathie

Je n'avais jamais remarqué que le mot "émotion" vient de "mouvement" (motion, du latin "movere"). Un bon article de "Cerveau et Psycho" explique ce mois-ci pourquoi cette étymologie ne doit rien au hasard.

Quand je baille, l'amour-de-ma-vie baille presque en même temps, c'est plus fort qu'elle, on n'y peut rien. Il y a plein d'exemples quotidiens de ce genre de mimétisme compulsif: quand on tousse, quand on pleure, quand on se gratte... Et les fous rires où l'on ne peut plus s'empêcher de rire parce que l'on voit l'autre rire, est un douloureux exemple d'imitations qui bouclent sur elles-mêmes. L'imitation est le propre de l'homme et des primates.

Là où ça devient intéressant c'est en 1996, lorsque le neurologue italien Giacomo Rizzolati a découvert (un peu par hasard) que les neurones activés quand un macaque saisissait un objet étaient également activés quand ce même singe observait simplement ce mouvement chez un autre singe. Le système cérébral ainsi activé et baptisé "neurones miroirs", serait à l'origine de l'empathie. Il expliquerait pourquoi en voyant un visage très expressif, non seulement on a tendance à l'imiter intérieurement, mais également à ressentir l'émotion qui s'en dégage.

On supputait depuis William Charles James à la fin du XIXe siècle que l'émotion naissait du mouvement ("ce n'est pas parce qu'on voit l'ours qu'on a peur et qu'on court, dit-il, c'est parce qu'on court en voyant l'ours qu'on a peur"). On pense maintenant que c'est la simulation intérieure du mouvement, née souvent de l'imitation, qui provoque l'émotion, donc l'empathie.

Il y a deux limites à cette imitation intérieure: la première c'est qu'on n'imite que ce qui nous est "utile": une maman ne pleure pas en voyant son bébé pleurer. Et l'on a montré que les bébés pleurent en entendant pleurer des bébés de leur âge, mais ne réagissent pas en entendant l'enregistrement de leurs propres pleurs ou celui de bébés plus âgés. L'empathie suppose aussi une certaine distanciation avec soi et avec les autres (cela dit, rire tout seul peut provoquer un fou rire au bout d'un moment et s'amuser à tousser longtemps peut rapidement dégénérer).

La deuxième limite de cette imitation intérieure est qu'elle reste intérieure non pas parce qu'elle "feinte", mais parce qu'elle est inhibée par d'autres systèmes cérébraux. Sauf dans certains cas de Troubles Obsessionnels Compulsifs où le malade ne peut s'empêcher d'exécuter compulsivement certains mouvements.

Je suppose que cet enchainement incontrôlable vue-> imitation-> émotion explique pourquoi devant le dernier Cronenberg, j'ai dû fermer les yeux devant les scènes de tortures, de crainte de ressentir physiquement ce que j'y aurais vu.

A l'inverse, on a montré que les enfants autistes souffrent d'un déficit de leur système miroir, déficit d'autant plus important chez les enfants les plus affectés. La capacité à socialiser semble donc bien dépendre de cette capacité à imiter intérieurement. Les progrès de la neurologie donneraient ainsi raison à René Girard, dont toute la théorie de socialisation s'appuie sur la faculté d'imitation des primates (l'imitation engendrant désir et violence, structures fondamentales des sociétés organisées).

L'imitation instinctive ne serait donc pas seulement une manière efficace d'apprendre des comportements, mais l'une des clefs de notre socialisation... Et le mime Marceau aurait le secret de stimuler chez ses spectateurs, l'imitation intérieure de sa gestuelle pleine d'émotion. Tousseurs s'abstenir!



Références:
Quel est le secret du mime Marceau, Claude Bonnet, Cerveau et Psycho, janvier 2008
Sur le baillement: juquelier, 1905 et "Le baillement est-il contagieux" de Olivier Walusinski
Les systèmes de neurones miroirs, Giacomo Rizzolatti, décembre 1996
Neurosciences : Les mécanismes de l'empathie. Entretien avec Jean Decety. Sciences Humaines N° 150 Juin 2004
Bibliographie commentée de René Girard, sur cottet.org
jcdurbant
, René Girard confirmé par la neuroscience, 15 août 2007

dimanche 27 janvier 2008

Pasteur et la génération spontanée


Comme tout le monde j'ai appris à l'école que nous devons à Pasteur la découverte des bactéries et la démonstration que les êtres vivants ne naissent pas spontanément, contrairement à ce que l'on croyait depuis Aristote. La réalité historique est bien entendu plus complexe et plus intéressante.

Tout d'abord Pasteur est loin d'être le premier savant à réfuter la thèse de la génération spontanée. En 1668, un riche apothicaire italien de la cour des Médicis, Francesco Redi, avait déjà démontré avec une rigueur scientifique tout à fait inédite pour l'époque, que les asticots ne naissaient pas tout seuls dans la viande. Pour y parvenir, il remplit des fioles de viande et de poisson mort, et en couvre certaines d'une fine gaze tandis que les autres sont laissées ouvertes à l'air libre. Au bout de quelques jours, il trouve des asticots mais uniquement au fond des fioles ouvertes, dans lesquelles des mouches ont pu s'introduire et y pondre des oeufs. Il n'y a pas d'asticot dans les autres fioles. Mais sur la gaze qui les recouvre, il découvre les oeufs que les mouches ont déposés, attirées par l'odeur de la viande. A ce pionnier de la démonstration expérimentale, on a dédicacé un cratère sur Mars.

Pasteur n'est pas non plus le premier à découvrir les bactéries. A peu près à la même époque que Redi,
Antonie Van Leewenhoek un drapier hollandais et bricoleur de génie, publie en 1678 ses observations d' "animacules" minuscules (des protozoaires et des bactéries) grâce à ses microscopes de sa fabrication qui grossissaient jusqu'à 200 fois, une prouesse pour l'époque. Amateur de génie en dehors des circuits scientifiques de l'époque, Van Leewenhoek observe avec son microscope les globules rouges, les spermatozoïdes, l'anatomie de nombreux insectes, la structure des végétaux...

Lorsqu'en 1861, Pasteur réalise son expérience avec le fameux ballon au long col de cygne (empêchant les bactéries d'atteindre l'infusion bouillie au fond du ballon), il améliore plus qu'il n'invente un protocole déjà expérimenté depuis longtemps: en 1768, l'italien Lazzaro Spallanzani avait montré que des solutions de micro-organismes bouillies puis scellées devenaient stériles. En 1836, le naturaliste allemand Theodor Schwann avait encore amélioré l'expérience en brûlant l'air à l'entrée du flacon au lieu de sceller celui-ci. Sur un plan scientifique, Pasteur a légèrement amélioré le dispositif.

Enfin, dans sa controverse avec Pouchet, Pasteur n'a pu réfuter convenablement la contre-expérimentation de ce dernier, qui observa la naissance de microbes dans une infusion de foin pourtant bouillie scellée. Pasteur a d'ailleurs lui-même reproduit cette expérience avec succès et n'a pas publié ses résultats qui viennent contredire son édifice théorique: "Je ne publierai pas ces expériences, écrit-il, (...) les conséquences qu'il fallait en déduire étaient trop graves pour que je n'eusse pas la crainte de quelque cause d'erreur cachée." Heureusement, en 1870 l'Académie des sciences est déjà acquise aux thèses de Pasteur et enterre définitivement la théorie de la génération spontanée dont Pouchet est le dernier défenseur jusqu'à sa mort, deux ans plus tard.

Ce n'est qu'en 1876 que l'on résoudra l'énigme de l'expérience de Pouchet: à très haute température le bacille du foin se transforme en spore très résistante, et retrouve ensuite sa forme vivante au contact de l'oxygène.

Bref, sur cette question de la génération spontanée, Pasteur a surtout été l'avocat efficace d'une théorie déjà bien en vogue. Il ne prouvera son génie que plus tard, avec la découverte de la la stérilisation (qui est la conséquence des expériences précédentes) et bien sûr avec l'invention du premier vaccin.

vendredi 25 janvier 2008

Principe de précaution: ineptie, énormité ou salubrité publique?

Le principe de précaution revient dans l'actualité, avec sa remise en question par la Commission Attali, au motif qu'il "instaure un contexte préjudiciable à l'innovation et à la croissance".

Reprise d'un échange sur ce sujet avec Eric, qui s'interroge dans son excellent blog sur la signification et la
dangerosité de ce principe à la formulation pour le moins amphigourique:
« Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d'attribution, à la mise en œuvre de procédures d'évaluation des risques et à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage » (article 5 de la Charte de l'Environnement, inscrite à la Constitution depuis 2005).
Pris hors contexte, ce principe ressemble effectivement à une tautologie, quelque chose du genre "tout gouvernement doit prendre des mesures de simple bon sens face à un danger majeur, même si celui-ci n'est pas complètement démontré." Et la Commission Attali a eu beau jeu de démontrer qu'il n'y a pas d'innovation sans prise de risque, sinon on n'aurait jamais développé l'électricité ou le moteur à explosion. Et l'on pourrait reprocher à nos ancêtres Homo Erectus d'avoir généralisé l'usage du feu, qui peut être terriblement dangereux.

Je crois pourtant que le principe de précaution n'est ni une pure trivialité ni une nouvelle démonstration de démagogie écologique. Car force est de constater que jusque dans les années 1990, nos politiques de protection sanitaire et de l'environnement ont été le plus souvent régies d'abord par l'intérêt supérieur de la politique industrielle française.

Quelques exemples:


- La France a attendu 1997 pour interdire complètement l'amiante, après en avoir été le premier producteur mondial. Alors que l'on connaît officiellement sa dangerosité depuis 1902. Qu'il est inscrit officiellement au tableau des facteurs de maladies professionnelles depuis 1945 et classé comme cancérogène avéré depuis 1976. Pourquoi tant de temps? Car sa dangerosité était insuffisamment démontrée par le Comité Permanent Amiante, financé par les industriels*

- Il faut attendre 1991 pour avoir une première loi de vrai protection contre les dangers du tabac. Bien que l'on connût son caractère cancérigène, la mesure exacte de sa dangerosité n'était
pas suffisamment démontrée selon le lobbying anti-tabac.

- Après la
catastrophe de Tchernobyl et contrairement à tous nos voisins européens, les pouvoirs publics n'ont pris aucune mesure préventive sur le lait, les légumes verts ou l'eau de pluie. Le nuage s'était arrêté à nos frontières, heureusement.

- Enfin, et je m'arrête là, on a attendu 2 ans pour imposer en 1985 le dépistage systématique du sida sur les dons de sang, simplement parce que la France refusait de se voir contrainte d'importer du plasma des Etats-Unis. Bilan: 2000 hémophiles contaminés.


Pour biscornu qu'il soit, ce principe de précaution me semble du coup être la salutaire promesse que les pouvoirs publics ne s'abriteront plus derrière
l'insuffisance de preuves pour différer les mesures préventives qui s'imposent. Loin d'être la condamnation à mort de toute initiative sous prétexte du risque inévitable qu'elle porte en germe, ce principe de précaution est la garantie donnée au citoyen qu'il peut compter sur un (contre-)pouvoir responsable qui le préservera des risques majeurs et avérés, sans attendre des années d'expertises contradictoires.

Cette formulation sous forme d'incitation à l'action sans tarder se retrouve d'ailleurs de manière beaucoup plus claire dans la Loi Barnier de 1995 (je graisse):
"L'absence de certitudes, compte tenu des connaissances scientifiques et techniques du moment, ne doit pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversibles à l'environnement, à un coût économiquement acceptable." C'était moins pompeusement dit, mais certainement beaucoup plus clair.

Le protocole de Kyoto est une illustration de ce qu'on attend d'un tel Etat responsable. Et pour le coup, on aurait été heureux que les Etats-Unis aient adopté notre fameux principe...

*PS: Je tiens à remercier mon
number one de m'avoir prêté son devoir de SVT sur l'amiante, précieuse documentation à cette modeste contribution bloguesque.

lundi 21 janvier 2008

Les super-nounours de 0,1mm


Je vous recommande l'excellent Calme Plat chez les Soles de Marc Giraud, qui regorge d'histoires extraordinaires d'animaux de la mer et de la plage.

Parmi les drôles de bestioles, on y découvre le craquant Tardigrade, espèce d'ourson d'eau (Water Bear en anglais) de moins de 0,5mm de longs. Petits mais complets! Ils ont des pattes (8), avec de belles griffes, un cerveau et même un embryon d'oeil! Petit il est encore plus craquant Très élégant,il ne nage pas mais il marche:

le Tardigrade en goguette...

La marche du tardigrade 1 par fleur_salam


On en trouve partout autour de nous, surtout dans les mousses ou les lichens dont il raffolejusqu'à deux millions au mètre carré). Mais comme il ne fait pas les choses à moitié, pour lui partout c'est vraiment partout: du haut de l'Himalaya jusqu'au fond des abysses sous-marins (on en a trouvé à -4000m de profondeur).

Car cette bestiole est une espèce de super héros miniature: en cas de sécheresse, elle se momifie littéralement et peut rester dans un état d'hibernation (le terme exact c'est "cryoptobiose") pendant des années, puis revivre quasi instantanément au contact d'une goutte d'eau! On en a fait revivre après 2000 ans de séjour au milieu d'une calotte glaciaire!


"On peut les plonger dans l'alcool pur, dans l'éther, dans l'hélium liquide à -272°C pendant huit heures ou dans l'air liquide pendant vingt mois, les chauffer une demi-heure à +360°C (...) les immerger dans le vide absolu, les exposer à des radiations ou a des substances toxiques (les chercheurs sont vraiment sadiques...), les tardigrades sont capables de s'en sortir et de repartir comme si de rien ne s'était passé!". Au point que certains se demandent, si comme Superman, ils ne viendraient pas d'une autre planète?

Plus sérieusement, à quoi a donc pu leur servir une telle suradaptation? Et pourquoi avoir évolué en tellement d'espèces (on en compte plus de 600) si chacune est aussi résistante? En tous cas, moi je trouve qu'il a un peu des airs d'extra-terrestre ce nounours...


jeudi 17 janvier 2008

Les nombres irrationnels: √2




Depuis Pythagore on sait que dans un triangle rectangle, la somme des carrés des 2 côtés de l'angle droit est égal au carré du 3eme côté (cf cette vidéo pour tout savoir sur Pythagore et d'amusantes démonstrations de son théorème, sur le très bon site des inclassables mathématiques). Et depuis Pythagore on cherche à calculer la longueur de l'hypoténuse pour le triangle rectangle élémentaire, dont les 2 côtés sont de longueur 1.


Pourquoi est-ce difficile? On peut d'abord montrer que ce nombre 2- racine carrée de 2 puisque son carré vaut 1+1=2 - ne peut s'écrire sous la forme d'une fraction simple.
J'adore la démonstration, par l'absurde.

Supposons que ce nombre s'écrive sous forme de fraction p/q irréductible (c'est à dire où p et q n'ont pas de dénominateur commun).
Par définition p2/q2=2 donc p2=2q2 et donc p2 est pair.
On peut facilement montrer qu'un nombre a la même parité que son carré. Si p2 est pair c'est donc que p l'est aussi et peut s'écrire p=2n.
p2/q2=2 s'écrit ainsi 4n2/q2=2
On en déduit q2=2n2 donc q est lui aussi pair. Mais si p et q sont pairs, p/q n'est pas irrédutible, ce qui est en contradiction avec notre hypothèse de départ. Par conséquent
2 ne peut s'écrire sous la forme d'une fraction.

Et alors, me direz-vous, pourquoi un nombre qui ne peut s'écrire sous forme de fraction serait-il plus compliqué qu'un autre? Et bien
on peut aussi démontrer que l'écriture décimale d'un tel nombre ne contient jamais de séquence répétitive de déciméles (comme 1/3 qui s'écrit 0,33333*... ou, plus compliqué, 1/7 qui s'écrit 0,142857142857142857...). La démonstration -encore par l'absurde - est aussi amusante que la précédente, vous allez voir...

Supposons qu'un tel nombre X
s'écrive sous la forme d'un nombre de m chiffres, suivi d'une série de n décimales répétées à l'infini qu'on appellera ω:
10m X = M,ωωωωω.... où M est un nombre entier à m chiffres. 10(m+n)X= M ω,ωωωωω....
On a décalé tous les
ω d'un cran exactement à gauche par rapport à la virgule, et du coup les deux nombres ont les mêmes décimales.
En les soustrayant: 10
(m+n)X - 10m X =(Mω-M) qui est un nombre entier
et X = (Mω-ω)/ (10(m+n) - 10m)
10(m+n) - 10m est un nombre entier également donc X s'écrit sous forme d'une fraction de deux entiers.

Tout nombre décimal avec répétition de ses décimales à partir d'un certain rang s'écrit donc sous forme de fraction. A l'inverse, comme on a montré que
2 n'était pas une fraction, c'est un nombre sans aucune répétition décimale.

Voilà pourquoi la valeur exacte de
2 -tout comme celle de π, e ou le nombre d'or qui sont aussi des nombres irrationnels, a depuis fasciné les savants de tous les pays depuis toujours...

* et non 3,33333. Merci à Alex de m'avoir signalé l'erreur initiale ;-)

mercredi 16 janvier 2008

Le tour du monde avec une ficelle



L'augmentation -inéluctable après les excès de fin d'année - du diamètre de la partie la plus ronde de mon anatomie me rappelle cette petite devinette toute simple:

Imaginons que l'on entoure la Terre au niveau de l'équateur, avec une ficelle, puis que l'on allonge cette longueur de ficelle d'un mètre. Quel sera l'espace libre ainsi créé entre la Terre et la ficelle?

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