lundi 12 mai 2008

Dernières nouvelles d'Afrique de l'Est (1): l'éléphant

J’entame avec ce post une petite série d’histoires aussi naturelles qu'étonnantes sur les animaux d’Afrique de l’Est que j’ai eu le plaisir d’observer récemment. Cette semaine, voyage au pays des éléphants...

Chez les éléphants, Mamie est LA star. C’est la matriarche qui mène la danse et guide le troupeau. En dehors de la saison des amours, les adultes mâles sont priés d’aller voir ailleurs. Les hordes sont donc constituées des femelles parentes - grand-mères, tantes, sœurs - et des jeunes éléphanteaux. Les éléphantes sont l’un des rares mammifères à vivre après leur ménopause (vers 45 ans). Il faut dire que Mère-Grand est la mémoire vivante de la troupe: elle sait reconnaître quelles sont les hordes amies et ennemies, se rappelle où sont les points d’eau, les zones dangereuses, rassure les plus jeunes et donne l'alerte. Chaque fois que l’on a tenté de déplacer des troupeaux en ne gardant que les jeunes, sans leur mamie, les pauvres bêtes sont mortes d’angoisse.


La famille est sacrée au royaume de Babar: quand une femelle met bas, toute la troupe vient la toucher avec sa trompe pour la féliciter. C'est vrai que 22 mois de gestation pour un seul nouveau-né ça fait longuet... Alors toutes les femelles s'y mettent pour faire les éléphant-sitters et le clan grandit gentiment. Si la troupe devient trop importante, une branche de la famille se sépare, mais les éléphants gardent parfaitement en mémoire quelles sont les hordes cousines donc alliées. Lorsqu'un vieil éléphant meurt, toute la troupe veille sur le corps un petit moment avant de se disperser. Et si des éléphants passent devant une carcasse d’un de leurs congénères, on en a vu s’attrouper autour et lui toucher le crâne avec leur trompe, comme pour l'honorer. C’est pas mignon ça?

A propos, le cimetière des éléphants est un mythe. Ma
is qui aurait son fondement: à force de se taper 250 kg de fourrage par jour, Babar finit par user ses quenottes. Certes la nature l’a doté de plusieurs séries de dents de remplacement (7 ou 8 selon les sources), mais une fois toutes ses dents usées, le vieux pachyderme se dirige vers les zones où l’herbe est la plus tendre pour ne pas mourir de faim. Et comme tous les papis font de même, la grande concentration de carcasses d’éléphants sur ces zones serait à l’origine du mythe du cimetière des éléphants.

Mais avant d’en arriver là, Babar peut aussi manger les crottes de ses congénères qui ne digèrent même pas la moitié de ce qu’ils mangent. Pas très appétissant mais facile à mâcher et puis essayez donc de trouver des petits pots de Blédina en pleine brousse. D’ailleurs les jeunes éléphants avec leurs petites dents de lait ne crachent pas dessus non plus. Miam! Pour les Massaï non plus, la crotte d’éléphant c’est pas de la merde (excuse my french): fumée, c’est paraît-il un excellent remède contre l’asthme et contre les démangeaisons. Et chez les naturalistes la crotte vaut également de l’or : le nombre de crottes, leur répartition spatiale et leurs tailles fournissent des statistiques précieuses pour connaître le nombre d’individus, leur âge et leurs déplacements. La fiente d'éléphant: une valeur sûre je vous dis.

Pour supporter leur masse énorme (plus de sept tonnes sur la balance, le cauchemar des weight-watchers), les membres de l'éléphant sont drôlement bâtis, comme des piliers bien droits, reposant sur un large pied circulaire. Ils peuvent ainsi rester debout sans fatigue. D'ailleurs si vous voyez un éléphant couché en Afrique c’est qu’il ne va pas bien du tout. Babar marche, nage mais il ne trotte ni ne galope, ses os ne supporteraient pas le choc! Stricto-sensu il ne court même pas puisqu’il garde toujours un pied par terre. Cela dit, aux JO il rafflerait toutes les médailles puisqu'il atteint facilement les 25km/h en vitesse de croisière: c'est ce qu'on appelle la marche sportive.

Avec un tel poids, sa surface de peau est relativement faible par rapport à son volume. Comme la sudation ne suffirait pas pour rafraîchir la bestiole quand elle chauffe, elle est livrée avec ventilation et système de refroidissement intégré dans les oreilles. Quand elle agite ses grandes oreilles, non seulement elle se rafraîchit le corps, mais surtout elle refroidit efficacement tous les vaisseaux sanguins qui y circulent à fleur de peau. Le sang peut ainsi perdre jusqu’à dix degrés dans ces drôles de chambres de refroidissement. Belle mécanique...

Avec des oreilles pareilles vous vous dites sans doute que l'éléphant les utilise aussi pour entendre de loin. Raté! Comme ils vivent loin les uns des autres, nos éléphants ont certes mis au point un système de communication perfectionné à base d’infrasons. Inaudibles à l’oreille humaine ces sons se propagent sur de grandes distances (plus la longueur d’onde est courte, plus l’onde voyage loin). Les chercheurs du zoo d’Oakland ont montré que ces ondes se propagent dans le sol et que c'est par les pieds que les éléphants captent ces infrasons! Astucieux quand on a les oreilles occupées à se rafraîchir.

Sa trompe maintenant. 100 000 muscles différents ! C’est un nez! Que dis-je un nez, c’est un arrosoir -11 litres d’eau de contenance s’il vous plaît. Un lève-charge –capable de soulever plus de 200 kilos. Une pince à sucre cueillant avec délicatesse un brin d’herbe. Un tuba pour respirer dans l’eau quand il n'a plus pied! Cyrano peut aller se rhabiller...

Enfin, il est malin notre Babar. Je n’ai pas trouvé d'illustration convaincante de sa mémoire légendaire. En revanche c’est l’un des rares animaux avec les chimpanzés, les dauphins et certains oiseaux à se reconnaître dans un miroir et à savoir l’utiliser. Ses capacités d’apprentissage lui permettent également d’accomplir des prodiges comme cet autoportrait que vous connaissez sûrement. Cela dit, il semble que les éléphants ne comprennent pas très bien ce qu’ils font quand ils peignent. Bon, mais c’est Babar, pas Heidegger...


Quelques sources:

L'article de Wikipedia
Le site du National Geographic (où l'on peut entendre le grognement de l'éléphant: impressionnant!) en anglais.
Le site de Sea World de San Diego (également en anglais)


samedi 19 avril 2008

Les neurones de la musique

Pourquoi aimons nous la musique? Je croyais naïvement au classique refrain de la pure accoutumance culturelle dont la musique est l'exemple parfait, point d'orgue de notre évolution qui cessa un jour d'être génétique pour devenir purement culturelle. Les découvertes récentes en neurologie mettent un bémol à cette vision simpliste...

La musique: un traitement spécifique dans notre cerveau
Contrairement à ce que l'on a longtemps cru, la reconnaissance d'une mélodie semble impliquer des processus cérébraux très distincts de ceux qui traitent le langage ou les bruits en général. Isabelle Peretz, de l'université de Montréal a la première décrit en 2002 le cas de Monica, une femme de 37 ans atteinte d'amusie congénitale. Alors qu'elle ne souffrait d'aucun problème cognitif, d'audition, de mémoire ou de langage et qu'elle avait poursuivi avec succès des études supérieures, Monica était incapable de reconnaître une musique, un tempo ou une chanson. Et pourtant ce n'était pas faute de pression sociale: elle avait été enfant de chœur puis membre d'une chorale, et se rendait compte de son handicap à présent qu'elle venait d'épouser un professeur de musique!

Monica ne pouvait détecter dans une mélodie une fausse note qu'on aurait introduite sciemment ou une faute de rythme. Pourtant elle s'avérait tout à fait capable de reconnaître la voix des présentateurs célèbres ou des bruits familiers comme un aboiement, un klaxon etc. Isabelle Peretz identifia surtout chez cette patiente une incapacité à distinguer finement les petites différences de tonalités. Selon la chercheuse, cette déficience serait la source principale du problème de Monica car cette faculté est fondamentale pour comprendre la "grammaire" musicale d'un morceau."Le système responsable de l’encodage tonal de la hauteur serait un bon exemple de module spécifique à la musique"

Plusieurs circuits neuronaux à l'oeuvre
Toutes les amusies ne se ressemblent pas, selon qu'elles sont d'origine congénitale ou causées par une lésion cérébrale : certains sujets amusiques apprécient correctement le rythme d'une musique, d'autres non. Parfois ils peuvent distinguer la hauteur des notes. Isabelle Peretz a montré sur une jeune femme atteinte d'amusie, qu'elle pouvait discerner en une fraction de seconde si une musique était gaie ou triste alors qu'elle était incapable de reconnaître le moindre morceau connu. Si sur un extrait musical on modifiait le tempo ou le mode (de mineur en majeur), elle percevait facilement le changement émotionnel ainsi créé. Mais si on renouvelait l'expérience en lui demandant cette fois si l'on avait changé la mélodie ou pas, l'exercice -rationnel et non émotionnel- lui paraissait insurmontable.

Ces expériences semblent indiquer que la perception émotionnelle -déclenchée en moins d'une demi-seconde- emprunte des circuits cérébraux assez différents de ceux qui perçoivent et reconnaissent une mélodie (qui demandent plutôt quelques secondes pour réagir). Cette dissociation rappelle celle des personnes atteintes de "prospagnosie": incapables de reconnaître un visage familier elles peuvent sans difficulté juger de l'humeur des expressions faciales (en colère, triste, sévère, gai etc).

Des circuits neuronaux très primaires
Dès les premiers mois -bien avant de maitriser le langage, les bébés sont étonnamment doués pour apprécier un morceau de musique, surtout s'il est diatonique, et pour le reconnaître lorsqu'il est joué plusieurs jours après. Y compris si l'on en change la tonalité ou le rythme, pourvu que l'on en respecte la mélodie. Plus fort encore: les bébés de quelques mois détectent mieux que les adultes non-experts la moindre altération dans la mélodie, qu'elle viole ou non les règles de consonnance habituelles. Comme si l'on naissait doté d'une capacité de discernement musical que l'on perdrait rapidement, exactement comme les enfants perdent en grandissant certaines distinctions phonétiques non utiles pour leur langue natale (entre le "b" et le "v" en espagnol, le "j" et le "ch" en allemand, le "l" et le "r" en japonais...). Les enfants ne retrouvent cette faculté à distinguer les micro-variations consonnantes qu'après un beaucoup d'entrainement à la pratique musicale.

Cette prédisposition innée pour les mélodies de la gamme diatonique se retrouve chez les singes Rhésus. Nos cousins primates sont en effet capables de reconnaître une chanson comme "Old Mac Donald had a Farm"
, même si elle est transposée d'une ou deux octaves, mais curieusement pas si on la déplace d'une demi-octave ou si on teste une mélodie non diatonique.... Bon, il faut rester prudent, rien ne prouve que ces animaux n'ont pas été habitués incidemment à entendre de la musique durant leur captivité et à l'insu des chercheurs, mais ce genre de découverte pose forcément la question de l'inné et de l'acquis dans notre goût pour la musique. Pour certains chercheurs comme Dowling, l'encodage tonal de la évoqué par Peretz plus haut, "en plus d'être spécifique à la musique, représente des mécanismes universels. Bien que les gammes diffèrent d'une culture à l'autre, elles possèdent toutes des propriétés communes. Par exemple la plupart des gammes sont organisées autour de 5 à 7 tons". Inutile de préciser que ces thèses sont loin de faire l'unanimité.

Sex drug and Rock n'roll

La Bamba vous donne-t-elle envie de vous trémousser compulsivement?
Evidemment chacun réagit différemment à une musique selon ses préférences, sa culture etc.mais il n'en reste pas moins que globalement dans toutes les cultures les rythmes rapides, graves et forts sont toujours plus entrainants. Roberto Zatorre, de l'université Mc Gill, a cherché à comprendre cet effet d'entrainement physiologique qui fait que l'on ressent un frisson dans le dos quand on écoute certaines musiques, que sa respiration et son pouls s'accélèrent etc. "Les structures sollicitées sont très semblables aux régions cérébrales qui, chez le rat, s'activent lorsqu'on le soumet à des stimulations sexuelles ou qu'on lui sert de la nourriture alors qu'il a très faim, explique Zatorre. Ce sont des aires cérébrales qui sont impliquées dans des actions que l'on voudra répéter en raison du plaisir et de la satisfaction qu'elles nous procurent". En bref un cocktail d'ocytocine qui permet d'accéder parfois à des états de transe ou d'extase.

Une hypothèse pour expliquer ce phénomène serait que la musique serait directement relayée par un système de neurones miroirs, les mêmes que l'on avait déjà évoqués dans ce blog comme étant les neurones de l'imitation de ce que l'on voit. Imitation qui en retour est à la source d'émotions et donc de l'empathie. Pour la musique on peut imaginer -rien n'est prouvé- que ces mêmes neurones miroirs, convertissent directement l'impression sonore en réactions physiques exprimées ou non, qui en retour provoquent de fortes émotions. A l'appui de cette supposition, Zatorre a montré que lorsque l'on se souvient d'une chanson, ces aires motrices du cerveau sont activées exactement comme si l'on utilisait inconsciemment nos cordes vocales pour la chanter intérieurement.
Plus récemment, on vient de découvrir que chez le bruant des marais, un petit oiseau d'Amérique du Nord, ces neurones miroirs s’activent à la fois quand l’oiseau entend une chanson d'un congénère et quand il chante la même chanson, lui permettant de s'accorder parfaitement au chant qu'il entend. Ca ne me surprendrait pas que l'on ne découvre bientôt chez l'homme une activation de ces neurones miroirs quand nous écoutons de la musique.

La musique, mimétisme fondateur de nos sociétés primitives?
Bon, tout ça c'est bien beau mais ça n'explique pas pourquoi l'homme a développé toutes ces aptitudes biologiques pour la musique. Nous sommes en effet capables de détecter les plus subtiles nuances de fréquences (un quart de ton), alors que cette faculté ne nous sert à rien pour le langage dont les variations de ton sont deux à trois fois moins fines qu'en musique. Et dans ce domaine nous surclassons largement tous les autres mammifères (à l'exception des chauve-souris) y compris ceux qui, comme le chat, ont une ouïe très fine - mais pas très subtile manifestement. La culture n'explique pas tout puisque cette capacité est à peu présente dès les premiers mois chez le nourrisson.

L'une des hypothèses pour expliquer cette adaptation évolutive étrange spécule sur les effets très forts de la musique sur la cohésion sociale. La musique est en effet une des rares sollicitations extérieure à l'individu qui exige à la fois synchronisation individuelle (entre ses gestes, et sa voix par exemple), et collective entre joueurs de musique, chanteurs d'un chœur ou danseurs. L'émotion dégagée par
cette synchronisation collective, l'impression de communion qui s'en dégage resserent puissamment les liens de la communauté.et aurait pu jouer un rôle important dans la socialisation de nos ancêtres hominidés. La musique comme origine mimétique de nos société, voilà qui plairait à René Girard...


Quelques sources intéressantes:
Isabelle Peretz, Neuron (2002) ; Cognition, (1998)
Peretz et Lidji, Revue de Neuropsychologie (2006)
Sandra Trehub, Nature, 2003
Robert Zatorre, Nature, 2005
Pauline Gravel, Le devoir, 2002
Lechevalier, Platel et Eustache,
Le cerveau musicien

dimanche 13 avril 2008

Calculs de stats, stats de calculs

D'après vous, si un fait est statistiquement vérifié sur chaque moitié d'une population, l'est-il obligatoirement sur la population tout entière? Vous êtes sûrs? Pour en avoir le coeur net, entrons dans un bureau de la CNAM et écoutons le dialogue (imaginaire je précise) entre un financier et un professeur d'urologie:

- Mon cher professeur, je viens de recevoir l'analyse statistique du traitement des calculs rénaux dans votre service. Regardez: contrairement à ce que vous m'aviez affirmé, les utra-sons sont en moyenne de 3 points plus efficaces que le traitement chirurgical... Vu la différence de coût, j'envisage sérieusement de diminuer les remboursements de ces actes chirurgicaux.
- Vous plaisantez j'espère? Sur les gros calculs les ultra-sons ratent pratiquement une fois sur deux alors qu'en opérant on arrive à 65% de réussite!
- Ecoutez, peut-être... je ne connais pas le détail. Mais ça représente combien de cas, ces gros calculs?
- La moitié des cas...
- Bon mais ça veut juste dire que sur les petits calculs rénaux les opérations chirurgicales sont totalement inefficaces: on va faire beaucoup d'économie en les déremboursant.
- Mais pas du tout! Pour les petits calculs rénaux c'est pareil: on est à 83% de réussite en chirugie, contre 80% pour les ultra-sons. Simplement on préfère traiter ces cas plus bénins par ultra-sons parce qu'à ces niveaux de réussite ça ne vaut pas la peine d'opérer!
- Vous ne pouvez pas me soutenir que le traitement chirurgical est plus efficace à la fois sur les petits calculs et sur les gros! Ça voudrait dire que c'est plus efficace globalement. Et regardez vous-même: j'ai la preuve formelle qu'au contraire l'ultra-son est plus efficace en moyenne!
- Je ne comprends rien à vos statistiques. Tout ce que je peux vous dire c'est qu'opérer est plus efficace médicalement parlant, même si en pratique on n'opère que les cas les plus graves. Et dérembourser ce type d'acte serait criminel.
- Tout ce que je vois, moi, c'est que les ultra-sons sont moins coûteux et plus efficaces en moyenne. Cela me paraît une mesure de bon sens que de commencer par diminuer le remboursement des opérations.

Et le professeur sort du bureau en fulminant contre cet incapable de bureaucrate avec ses maudites statistiques.


Cette situation vous paraît invraisemblable? Elle est en réalité tout à fait plausible. Statistiquement parlant bien sûr, j'ignore évidemment tout des calculs rénaux - c'est heureux- et de l'efficacité comparée de leurs thérapies. Voici un exemple d'une telle statistique étrange, où notre financier et notre médecin auraient tous les deux raison dans leur raisonnement:






L'intervention chirurgicale est toujours plus efficace sur les petits comme sur les gros calculs, mais très paradoxalement son efficacité moyenne est inférieure à celle des ultra-sons! Deux facteurs expliquent cette étrange inversion des résultats:
- les taux de succès très différents des traitements entre petits et gros calculs (60% contre 80% en moyenne)
- les tailles des populations concernées (peu d'opérations sur les petits calculs, peu d'ultra-sons sur les gros).

Cette inversion statistique entre le résultat global et celui de chacune de ses parties est le paradoxe de Simpson, qui a illustré en 1951 un phénomène décrit cinquante ans avant par le statisticien George Yule.

Mais revenons à notre situation imaginaire. Il est fascinant d'observer que c'est précisément parce que l'opération est peu pratiquée sur de petits calculs (car trop lourde pour en valoir la peine) que son efficacité moyenne est diminuée. Mais si! Regardez: supposons un instant que les urologues se contre-fichent du coût de l'intervention chirurgicale et opèrent à tour de bras tous les calculs petits ou gros, au mépris du bon sens médical et économique. On obtiendrait la statistique suivante:







Dans cette situation, l'intervention chirurgicale serait plus efficace dans tous les cas de figure et notre financier n'aurait rien trouvé à y redire! Autrement dit c'est parce les urologues ont déjà intégré la notion d'efficacité que le système semble inefficace et dispendieux! Du coup, on conçoit aisément que les médecins puissent être incités à faire sciemment de mauvais choix médicaux et financiers pour être irréprochables statistiquement.

Un dénouement plus optimiste est également envisageable: si notre financier diminue drastiquement le nombre d'interventions chirurgicales en les déremboursant, l'efficacité du traitement des calculs rénaux chutera rapidement. Un autre financier tolérera alors (peut-être!) un meilleur remboursement des opérations chirurgicales pour redresser la barre sur ce dossier et l'histoire pourra éventuellement recommencer...


Et voilà comment, de l'union d'un paradoxe statistique très présentable et d'une bureaucratie aux pures intentions, peut naître une absurdité sociologique vertigineuse...

mercredi 9 avril 2008

Golden rules du manager successful

Vous vous morfondez dans votre boulot, vos talents injustement méconnus et votre mérite incompris? L'impatience vous taraude de pouvoir escalader quatre à quatre les escaliers du succès dans votre entreprise? Voici quelques conseils tirés directement de mon observation directe, très subjective et incomplète de quelques Rastignacs particulièrement doués en la matière.

1) Vous êtes EXCELLENT. Toujours
Tout ce que vous faites, avez fait ou vous apprêtez à faire est simplement époustouflant. Vous en êtes tellement convaincus que vous parlez souvent de vos propres réalisations avec un mélange subtil d'admiration et d'humour. Vous n'évoquez bien jamais vos doutes, ni vos erreurs - bien entendu puisque vous ne vous êtes trompé sur rien. Jamais. Ca vous épate vous-même.

2) Heureusement que vous êtes là.

Vous êtes personnellement directement ou indirectement à l'initiative de
tout ce qui s'est fait de bien dans votre entreprise. Même si ça s'est passé dans une autre direction que la vôtre, laissez entendre que vous n'y êtes pas pour rien (et oui c'était votre idée!), sans rentrer dans les détails car il faut rester modeste. A l'inverse, toutes les erreurs stratégiques (toujours en dehors de votre périmètre de responsabilité, puisque chez vous tout va bien selon la règle 1) ont été commise malgré vos mises en garde répétées: vous aviez anticipé exactement les conséquences néfastes de ces initiatives mais on ne vous a pas écouté.

3) Vos très rares et très minimes difficultés avaient été anticipées et sont déjà presque surmontées.

Le meilleur moyen de ne pas devoir s'expliquer sur ses performances médiocre consiste simplement à ne pas en parler. Consacrez votre temps et votre énergie à vanter ce qui fonctionne bien, glosez sur vos succès, insistez sur vos bonnes performances, il faut que ça se sache!
Si malgré tout vous devez évoquer quelques mauvais résultats (pardon, vos "axes d'amélioration") prenez de la hauteur et rassurez votre patron. Vous maîtrisez parfaitement la situation:

- Ces difficultés ne sont bien entendu pas de votre fait, mais liées au contexte affreusement hostile. Vous opérez sur un marché particulièrement retors, avec la Terre entière contre vous: les services supports dont vous dépendez, vos concurrents -malhonnêtes, forcément- bénéficient de complicités partout dans le pays.

- Vous aviez bien entendu complètement anticipé ces difficultés et pris depuis longtemps les mesures adaptées. Inventez de toutes pièces des plans d'action sophistiqués pour y remédier et étayez avec des initiatives réellement prises -même si elles n'ont rien à voir avec le sujet- qui permettront de consolider votre crédibilité.

4) Réinventez l'Histoire

Lorsque malgré vos valeureux plans de redressement, vos résultats tardent à se redresser, soyez audacieux: inversez l'ordre des choses, les causes avec les conséquences. Cette pirouette vous permettra souvent de renverser la situation en votre faveur. Ce n'est pas parce que vous avez maladroitement changé de fournisseur sans précaution que vos délais ont explosé, c'est au contraire parce qu'ils commençaient à déraper (probablement parce qu'on ne vous avait pas laisser en changer plus tôt) que vous avez enfin réussi à changer de fournisseur. Si vos parts de marché s'écroulent, ce n'est pas du tout lié au lancement raté de votre nouveau produit: c'est en anticipation de cette baisse que ce nouveau produit miracle a été introduit et qu'il promet des lendemains qui chantent.
En révisant le sens de l'Histoire vous pourrez en général expliquer tout et n'importe quoi. Et comme vous maîtrisez la chronologie des événements mieux que personne, vous êtes à l'abri des critiques pour un temps.
Passé le délai critique où ces pirouettes ne prennent plus, changez de fonction ou d'entreprise. Votre successeur sera rapidement le responsable du chaos que vous aurez laissé en partant.

5) Pas de micro-management

Avec vos collaborateurs n'entrez pas dans le détail de leur fonction: éviter le "micro-management" est votre principe sacré. Il vous dédouane de toute implication managériale vis-à-vis d'eux, c'est pratique. Laissez-les se débrouiller avec leurs problèmes. S'ils échouent ce sera leur faute. S'ils réussissent, ce sera grâce à votre sens de la délégation. Ne vous mêlez pas de leurs problèmes d'organisation, lorsque deux services s'affrontent ouvertement ou dupliquent chacun la même fonction: laissez mijoter ces antagonismes: le meilleur gagnera, qui vous sera acquis pourvu que vous ayez pris le soin de cajoler tout le monde.

6) Janus avec vos collaborateurs

Soyez toujours bienveillants avec eux. Concentrez toute votre attention managériale à leur accorder discrètement quelques faveurs personnelles et de bonnes primes (si vous pouvez) pour les
obliger vis-à-vis de vous. Un peu de népotisme vous permettra de compter plus tard sur ces zélés avocats de votre action.
Par contre à l'extérieur, plaignez-vous amèrement de l'incompétence et du manque de discernement de vos collaborateurs. Heureusement que vous êtes là pour rectifier en permanence leurs initiatives malheureuses et impulser l'activité dans le bon sens... D'ailleurs, les quelques (très rares) maladresses commises chez vous l'ont été de leur fait, à votre insu et souvent contre votre avis.

Evitez de vous entourer de collaborateurs trop brillants qui risqueraient de vous faire de l'ombre. Choisissez-les
gris de préférence: compétents et peu à l'aise en public. En comparaison, vous n'en aurez que plus de facilité pour briller en public.

7) A l'avant-poste des batailles déjà gagnées
Ne prenez de positions très claires - sur l'évolution du marché, une technologie, la stratégie de votre entreprise - que sur les sujets déjà tranchés et les causes entendues: on ne vous prendra pas de sitôt en flagrant délit d'ineptie. Soyez l'apôtre des évidences, de la parole du chef ou des consensus en vigueur dans votre entreprise, mais martelez-les comme s'il s'agissait d'idées neuves et révolutionnaires qui vous sont propres et que vous assumez envers et contre tous.

Ne perdez pas une occasion de présenter en public des success stories, la vôtre bien sûr (puisque vous êtes à l'origine de toutes celles de votre entreprise). Séminaire, conférence, roadshows: ne perdez pas une occasion de mettre en avant votre charisme, votre esprit brillant et votre réussite. Vous incarnez le succès, la vision clairvoyante, l'exécution impeccable et il faut que cela se sache.

8) En retrait des mauvais coups.

Sur les dossiers difficiles délayez, différez, restez évasifs. Déléguez à vos collaborateurs: s'ils échouent, ce sera parce qu'ils n'auront pas écouté vos conseils. S'ils réussissent ce sera grâce à votre savoir-faire de coach.


Si vous devez défendre un dossier, solliciter une décision, faire arbitrer une demande d'investissement etc., laissez un collaborateur le présenter en avant-poste. Vous éviterez ainsi d'être en première ligne sur un dossier risqué. Durant la réunion, rangez-vous rapidement du côté du vent: celui de votre collaborateur si le dossier fait consensus, en vous posant comme le sponsor de ce sujet, n'hésitant pas à mettre en avant un de ses collaborateurs. Si au contraire, la polémique fait rage mettez-vous en retrait: votre collaborateur avait sans doute mal préparé son dossier malgré tous vos conseils.


7) Le magic touch: parlez globish
Emaillez vos propos de termes vaguement anglais. Plutôt que de rattraper le retard pris sur le budget en améliorant les processus, boostez plutôt le crash program de reengineering des process en les mapant sur des benchmarks, pour combler le gap du R/O...

Avantage annexe: personne ne vous en voudra si vous faites des fautes d'orthographe.


Vous voilà parés pour la prise du pouvoir par sa face Nord. A vous de jouer!

dimanche 30 mars 2008

Le bonheur est dans le prêt


Il paraît que "les agents économiques maximisent leur bien-être et celui de leurs proches, à moindre coût pour eux": c'est le pilier de la micro-économie, sur leLquel s'appuient la plupart des théories... Un peu faiblard comme pilier si j'en crois ces deux études:

A New York, les Diplomates des Nations-Unies bénéficient de l'immunité diplomatique et -porte où à Manhattan en toute impunité, les veinards, ils peuvent donc stationner n'importe où. Des chercheurs américains (par pure jalousie?) ont épluché leurs 150 000 contraventions accumulées entre 1995 et 2005 pour déterminer quelles nationalités en profitaient et lesquelles respectaient malgré tout la loi. Sur le podium, les scandinaves et les anglo-saxons raflent toutes les médailles de l'honnêteté, avec zéro contravention sur toutes ces années. Au fond du classement, on retrouve la plupart des nations championnes de la corruption du Maghreb, d'Afrique ou du Moyen-Orient avec pour lanterne rouge, le Koweit. Ce classement suggère que les individus intériorisent les normes sociales de leur pays d'origine et y calent leur comportement même si leur environnement change complètement. Par ailleurs les chercheurs ont remarqué que la propension à enfreindre la loi chez ces diplomates était fortement corrélée à l'hostilité de leur pays vis-à-vis des Etats-Unis comme si collectionner les PV était une marque de défiance culturelle vis-à-vis de l'oncle Sam. A l'inverse, le nombre de contrevenants a fortement chuté après les attentats du 11 septembre 2001, comme si les diplomates souhaitaient faire "acte de civisme" et marquer symboliquement leur attachement au système légal américain. On est loin, très loin même de la simple "maximisation du bien-être personnel"...

Certes l'argent ne fait pas le bonheur (quand on en a assez pour vivre dignement), par contre savoir le dépenser peut y contribuer: une étude publiée dans Science suggère que le bonheur individuel dans nos sociétés occidentales augmenterait avec l'altruisme: un sondage fait auprès de 632 américains, indique que les gens au comportement altruiste sont plus heureux que les autres. Mais comment savoir si leur bonheur est la cause ou la conséquence de leur altruisme? Pour le savoir, une chercheuse américaine Elizabeth Dunn, a donné de l'argent à 150 étudiants d'un campus. A certains elle a demandé de dépenser l'argent comme bon leur semblait et la plupart ont choisi de le dépenser égoïstement. Au deuxième groupe d'étudiants elle demanda de le dépenser pour faire plaisir à d'autres personnes. Après coup, ce dernier groupe d'étudiants, contraints à la générosité, a finalement montré plus de satisfaction que ceux laissés libres de dépenser leur argent à leur guise. Ce résultat est un beau pied de nez à l'homo economicus: d'une part cet altruisme totalement désintéressé n'a pas grand chose à voir avec la "maximisation de son bien-être". Mais surtout il prouve qu'on n'a pas toujours conscience soi-même de ce qui va faire son propre bonheur.


Contrairement au sens commun, ces exemples illustrent à quel point le libre-choix-au-service-de-son-intérêt-personnel est impuissant à expliquer les ressorts profonds du comportement de notre homo complexicus. Alors que la culture ambiante du développement personnel prend pour modèle l'atteinte de ses objectifs personnels, Daniel Todd Gilbert montre qu'au contraire nous passons notre temps à nous raconter des salades sur ce qui va faire notre propre bonheur. Un peu comme le personnage de Balthazar Balsan -dans le livre-film d'Eric-Emmanuel Shmitt, Odette Toulemonde- qui poursuit (en vain) son bonheur comme on fait sa liste de course. Il lui est opposé le personnage d'Odette, une femme modeste, veuve à la quarantaine maladroite, que rien ne prédestine au bonheur si ce n'est sa faculté de saisir la magie de l'instant, le charme de l'imprévu. Et surtout sa capacité à ne pas se raconter d'histoire sur ce qui la rendra "vraiment heureuse" un jour. Car il serait évidemment illusoire de prétendre savoir ce qui demain nous rendra vraiment heureux...

mercredi 26 mars 2008

Vraiment sans gène

Expliquer nos goûts et nos couleurs grâce à la génétique semble être la nouvelle marotte des chercheurs en psycho. L'interprétation en termes "d'avantage évolutif" de nos préférences a remplacé le complexe d'Oedipe des psychanalystes pour comprendre notre inconscient. Au prix d'hypothèses farfelues dont le magazine Cerveau et Psycho - que je recommande par ailleurs- se fait régulièrement l'écho. Jugez-en plutôt...

Les individus aux longues jambes vous semblent plus séduisants? Ne dites pas non, Sorokowski et Pawlowski l'ont démontré dans ce très scientifique article de Evolution and Human Behavior. C'est sans doute parce que ces longues jambes devaient assurer de meilleures chances de survie pour nos ancêtres. Pas trop longues tout de même (5% de plus que la moyenne, pas plus), probablement car de trop longues jambes sont un signe d'immaturité sexuelle ou de maladies génétiques...

Messieurs, vous préférez les blondes, c'est maintenant prouvé: même si 45% d'entre vous prétendent le contraire, vous êtes statistiquement plus généreux en pourboires pour les serveuses blondes et vous arrêtez plus volontiers pour des autostoppeuses blondes que pour des brunes ou des rousses. Pour comprendre ce phénomène, on a présenté à des hommes les photos de femmes dont on changeait la couleur des cheveux. Bingo! Les visages dont la chevelure avait été retouchée en blond ont été jugés plus jeunes, plus attirants, en meilleure santé... Et nos chercheurs en concluent que la couleur blonde des cheveux agit comme indice de jeunesse biologique (les cheveux des enfants foncent avec l'âge) donc de fécondité, expliquant ainsi l'attrait instinctif des hommes en quête de succès reproductif. CQFD.

Hmm.... Il y a quelque chose qui cloche là dedans: si l'on va jusqu'au bout du raisonnement, la couleur claire des cheveux devrait être plutôt un indice d'immaturité sexuelle car les cheveux des enfants foncent bien avant leur puberté. Des cheveux clairs devraient être rejetés au même titre que des jambes trop longues. Par ailleurs, il suffit de regarder vers le sud pour se rassurer sur le niveau de fécondité des brunes par rapport à celui des blondes.

On peut surtout supposer que la sur-représentation médiatique des blondes (par rapport à la population blanche) ait imposé "la blonde à longues jambes" comme canon de beauté collectif et explique l'association inconsciente "blonde = jeune et sexy" que l'expérience a mis en évidence.

Ces critères collectifs de beauté évoluent dans le temps (jadis on préférait les femmes bien en chair) et selon les cultures. Or cette variation des goûts serait absolument inexplicable s'ils étaient hérités d'un lointain avantage évolutif.

Si -comme ces chercheurs s'acharnent à vouloir le démontrer- nos goûts sexuels étaient conditionnés par l'intérêt reproductif de nos aïeux, nous devrions avoir des top models petites (pour protéger notre progéniture), poilues (pour résister au froid), avec de grandes dents (signe de santé) et de grandes oreilles (signes de vigilance). On comprend maintenant la relation ambigue de Tarzan et Cheetah...



Pour finir de tordre le cou aux idées reçues en matière de déterminisme génétique, on a déjà évoqué ici de nombreuses preuves de mimétisme culturel chez les animaux. Mais les gènes eux-mêmes sont tributaires de leur environnement: il n'y a dans une colonie de fourmis ou d'abeilles, rigoureusement aucune différence génétique entre une reine, un mâle et une ouvrière, malgré d'impressionnantes différences morphologiques. C'est un régime alimentaire spécifique ou des conditions de température particulières - bref l'environnement- qui expliquent ces différences physiologiques.

Idem chez les vertébrés: le sexe des tortues et des crocodiles est déterminé par les conditions de température de l'incubation des oeufs et pas leur patrimoine génétique. Encore plus proche de nous: on sait maintenant que les vrais jumeaux (dont l'ADN est identique) développent certaines différences morphologiques, surtout après avoir passé de nombreuses années dans des environnements très différents. Le chercheur espagnol Mario Fraga a montré comment des conditions de vie modifient sensiblement le mode d'activation du matériel génétique chez les jumeaux monozygotes au cours de leur vie. On explique ainsi que l'un puisse développer une maladie génétique et l'autre pas, ou beaucoup plus tard.

A mesure que l'on décortique l'horlogerie des comportements et du cerveau, je trouve presque rassurant que l'on découvre en parallèle l'immense influence de l'environnement sur cette mécanique biologique. A défaut de libre-arbitre il nous reste le hasard et notre environnement, c'est toujours ça!

dimanche 9 mars 2008

Maires d'alors...

(ci-contre: la plus petite mairie française, paraît-il).

Soirée d'élections municipales oblige, petit florilège tiré pour l'essentiel de Wikipedia sur nos belles communes.

Vous le savez tous, la France est championne toutes catégories en nombre de communes (derrière la Chine peut-être, je n'ai pas réussi à trouver l'info): 36 782, soit plus que les Etats-Unis (moins de 36 000) et un tiers du total des communes de toute l'Union (97 000).

Il faut remercier Mirabeau pour ce record. Sous l'Ancien Régime il existait environ 60 000 paroisses, en charge de tenir le registre des baptêmes, des mariages et des décès. Pour le reste, la France de 1789 est un "agrégat in-constitu de peuples désunis" selon le mot de Mirabeau: dûchés, comtés, baillages, sénéchaussées, villes franches s'enchevêtrent sans logique, au gré des coutumes locales remontant parfois jusqu'au Moyen-Age. Comment organiser tout ça? Deux conceptions s'affrontent à l'Assemblée Nationale : Thouret, Sieyès et Condorcet, souhaitent découper le territoire en départements carrés de 18 lieues de côté chacun, divisés en neuf communes chacun, divisées en neuf cantons chacune. Ca semble rationnel et surtout ça permet d'avoir des communes suffisamment grandes pour être viables. Mais Mirabeau craint justement que de si grandes communes ne menacent l'autorité du pouvoir central et défend - c'est paradoxal pour un Jacobin - le particularisme local et le droit de chaque paroisse à s'autogérer.

Exit donc le projet de découpage en beaux carrés égaux. Chaque paroisse constituera une commune, sauf les plus petites et celles qui font manifestement partie d'une même ville et qui pourront se regrouper: voilà pourquoi on n'a créé que 40 000 communes et pas 60 000. C'est cette origine paroissiale qui explique que plus de 4000 communes soient aujourd'hui encore des Saint(e)-quelque chose.

Depuis la Révolution Française, ce découpage n'a pratiquement pas changé. Simplement les plus rurales se sont vidées peu à peu de leurs habitants et près de 90% de nos communes comptent maintenant moins de deux mille habitants: à titre de comparaison la médiane en Belgique est de onze mille habitants par commune et de plus de cinq mille en Espagne. A l'inverse les grandes villes se sont agrandies bien au-delà de leur périmètre institutionnel: la commune de Lyon par exemple ne compte que 470 000 habitants alors que c'est l'équivalent économique de Munich dont la commune (Gemeinde) pèse 1 300 000 habitants. Seul Paris a vu ses limites un peu adaptées, mais son aire urbaine couvre quand même près de quatre cents communes: il reste du chemin!

A titre de comparaison, les autres pays d'Europe sont souvent passées par la même histoire mais ont en général réussi à regrouper leurs communes pour qu'elles aient une taille suffisante: l'Allemagne est ainsi passée de 24 000 Gemeinden à moins de 9000 dans les années 1970... L'Italie et l'Espagne ne comptent que 8000 communes. En France nous avons également rationalisé en passant de 40 000 à 36 000 communes (en 200 ans).

Sachez que la commune qui a le nom le plus petit est Y (Somme, 89 habitants). Celle dont le nom est le plus long est Saint-Remy-en-Bouzemont-Saint-Genest-et-Isson (Marne, 592 habitants): 45 signes, record à battre!

Il y a une commune d'un seul habitant: Rochefourchat (Drome) , et deux communes (Leménil-Mitry en Meurthe-et-Moselle et Rouvroy-Ripont dans la Marne) qui n'en ont que deux. Il y a en même six qui n'en comptent carrément aucun (Beaumont-en-Verdunois, Bezonvaux, Cumières-le-Mort-Homme, Fleury-devant-Douaumont, Haumont-près-Samogneux et Louvemont-Côte-du-Poivre). Ne ricanez pas: ces communes "mortes pour la France" ont été rasées pendant la bataille de Verdun. On conserve en leur honneur un conseil municipal nommé par le préfet de la Meuse...

Le site habitants.fr vous apprendra que les habitants de St-Chamessy en Dordogne s'appellent les Eumacois, que ceux de Puy-St-Vincent (Htes Alpes) sont les Traversouilles et ceux de Chêne-Arnoult (Yonne) les Quersusarnuliens. Déception tout de même: ceux de Saint-Remy-en-Bouzemont-Saint-Genest-et-Isson s'appellent les Bouzemontois, tout simplement.

samedi 8 mars 2008

Six choses insignifiantes

Toc! Emmanuel m'ayant aimablement convié à raconter "six choses insignifiantes que vous ignorez de moi", je m'y colle. Et vous n'êtes pas obligé de lire, hein.

Avertissement et mentions légales précisés, voici donc ces six trucs sans importance sur moi, que vous ignoriez à juste titre:

1. J'ai enregistré le jingle d'une émission du soir pour Itaparica FM.

2. Je sais bouger mes deux oreilles (ensemble) mais seule la base de mon pouce gauche peut se déboiter toute seule- pas mon pouce droit, allez savoir pourquoi.

3. J'ai toréé une vachette dans une arène à Mexico.

4. Je peux rester des heures debout et en silence auprès d'un pêcheur qui n'attrape rien.

5. Je me suis endormi un jour à l'intérieur d'un tank lancé à pleine vitesse, ma tête (protégée de son casque) cognant allègrement dans l'habitacle au gré des cahots d'une piste défoncée.

6. J'ai nettoyé les mangeoires d'une batterie de poulets au milieu du Neguev.

Hop! Je passe le relais à 6 victimes que j'apprécie particulièrement:
- Eric, pour qu'il rentre de ses sports d'hiver et raconte ses états d'âme,
- Patrice Lanoy, dont le complot des papillons m'émerveille si souvent,
- Miss Celaneus qui me fait rire depuis son Brésil lointain,
- Tom Roud que je lis avec plaisir,
- Eric C. un autre Eric, lui aussi chasseur de curiosité,
- Benjamin qui sait parler brillamment d'autre chose que de bactéries.

mardi 4 mars 2008

Schizophrénie, chatouilles et prémonition

Suite de la discussion autour du post de Benjamin, sur l'impossibilité de se chatouiller soi-même. Cette curieuse insensibilité ne s'explique pas par l'absence d'un alter-ego social, puisqu'un robot peut être tout aussi chatouilleur qu'un individu espiègle.

Pour comprendre cette bizarrerie naturelle, il faut admettre que notre cerveau anticipe les conséquences y compris sensorielles de nos propres mouvements. Juste avant que nos doigts n'entrent en contact avec la partie sensible de notre épiderme, tout se passe comme si le cerveau simulait intérieurement ce contact et les sensations qu'il produira dans notre corps. Au moment du contact, nos cellules sensorielles sont du coup déjà "averties" du contact et désensibilisées dans une large mesure. Bref les guilis sont sans effet.

Au moyen d'une expérimentation simple, où le patient se chatouille lui-même la main par l'intermédiaire d'un dispositif mécanique, on montre que plus le cerveau prévoit correctement le lieu et le moment exact de la chatouille, moins il y est sensible. A l'inverse, si son anticipation est mise en échec, la chatouille est irrésistible.

Autrement dit, l'intensité de la chatouille viendrait de l'écart entre l'effet sensoriel réel et prédit. Ce qui est valable pour la chatouille l'est aussi pour la douleur: c'est sans doute la raison pour laquelle il est moins pénible de s'arracher un sparadrap soi-même plutôt que par quelqu'un d'autre.

Notre capacité à annuler les sensations prévisibles explique aussi que l'on s'habitue très vite à toutes les sensations:
- un goût permanent s'étiole: celui du clou de girofle après une opération dentaire par exemple,
- une odeur, un parfum ne se sent pas longtemps avec intensité, au point que même consciemment on ne peut sentir sa propre odeur,
- un bruit régulier comme le tic-tac du réveil ou la pluie qui tombe ne s'entend plus, sauf à se concentrer pour l'écouter.

Cette capacité à inhiber les sensations prévisibles permet à notre cerveau de se concentrer sur les sensations non prévisibles afin d'y adapter ses réactions. Autrement dit nous ne sentons pas les sensations prévisibles et les traitons en mode "automatique" (l'odeur habituel de mon appartement) afin d'être plus réactif à l'inattendu (une odeur de gaz). Ce qui est vrai des sensations l'est bien sûr des mouvements: c'est ainsi que l'on calibre exactement la force nécessaire pour soulever une bouteille en anticipant son poids.

Certains chercheurs vont plus loin et voient dans cet accord parfait entre prédiction et sensation une possible définition de la conscience de soi. Autrement dit, ce n'est pas parce que c'est moi qui fais un mouvement que je le prédis correctement (et que mes chatouilles ne me font rien), mais à l'inverse c'est parce que ce mouvement est très correctement prédit que je l'attribue comme mien. Et l'on observe que les malades atteints de schizophrénie éprouvent précisément des difficultés à distinguer leurs propres mouvements et des mouvements extérieurs. Bref, si vous vous chatouillez tout seul un petit passage par le psy vous est chaleureusement recommandé.

Le processus cérébral à l'œuvre dans le déclenchement d'une action volontaire est encore plus surprenant. En 1983, le chercheur américain Benjamin Libet a montré avec une expérience simple que lorsqu'un individu décide de faire une action -bouger un doigt par exemple, sa décision consciente intervient quelques centaines de millisecondes après l'activation des zones du cerveau dédiées au mouvement. Autrement dit, contrairement au sens commun, la prise de décision interviendrait après que l'action soit engagée dans le cerveau: de là à renvoyer le libre-arbitre individuel au rayon des chimères cérébrales et à consacrer la toute puissance du cerveau, il n'y avait qu'un pas à franchir et l'article a suscité une belle polémique.

Hmmm, je vous vois sceptique: comment la conscience d'une sensation - un bruit par exemple- pourrait-elle précéder la perception physiologie elle-même, puisqu'elle en est la conséquence? Il y a bien une situation qui me semble l'illustrer parfaitement, mais n'étant pas neurologue je sollicite votre indulgence s'il s'avère que j'avance une ânerie. N'avez vous jamais été réveillé la nuit par un bruit soudain, un objet qui tombe par exemple, une fraction de seconde avant de l'entendre? Ou bien, si vous ne vous réveillez pas, n'avez-vous pas eu ensuite le souvenir très précis que le scénario du rêve intégrait parfaitement ce bruit, alors qu'il était tout à fait inattendu. Comme si votre rêve avait anticipé cet événement et s'y était adapté pour lui donner chronologiquement une place logique (par exemple, que vous attendiez justement une voiture avant qu'elle n'arrive vers vous et vous klaxonne)? Je suppose -avec prudence- qu'en réalité le cerveau prend conscience du bruit une fraction de seconde avant de le transformer en sensation auditive et utilise ce petit laps de temps pour modifier l'histoire du rêve afin que le bruit puisse s'y insérer logiquement.

Bon, c'est un peu "back to the future" comme interprétation, mais après tout peut-être explique-t-on ainsi certaines prémonitions ou sentiments de déjà-vu. Et qu'au cinéma le héros se réveille toujours une fraction de seconde avant que le gangster ne lui balance son coup de couteau? Vous voilà rassurés sur le sort de votre héros: vous pouvez reprendre vos exercices d'auto-chatouilles...


Références:
Daniel M. Wolpert and J. Randall Flanagan: Motor prediction, Current Biology, Vol 11, R729-R732, 18 September 2001

Sarah-J. Blakemore: Spatio-Temporal Prediction Modulates the Perception of Self-Produced Stimuli, September 1999, Vol. 11, No. 5, Pages 551-559

Frith C., Blakemore S., Wolpert D. (2000), Explaining the symptoms of schizophrenia: abnormalities in the awareness of action, Brain research review, 31, 357-363

Benjamin Livet, Curtis A. Gleason, Elwood W. Wright, Dennis K Pearl: Time of conscious intention to act in relation ton onset of cerebral activity (readiness-potential) The unconscious initiation of a freely voluntary act,
Brain, Vol. 106, No. 3, 623-642, 1983

mardi 19 février 2008

comment on lit...

Comment notre cerveau de primate est-il capable de lire alors qu'il n'a pas eu le temps pour s'adapter à cette activité récente (à peine 10 000 ans, une paille dans l'histoire de notre patrimoine génétique)? C'est l'une des questions auxquelles tente de répondre Stanislas Dehaene dans son passionnant livre "les neurones de la lecture" (on peut aussi suivre son cours au collège de France disponible en podcast).

Dehaene nous embarque dans l'étonnante exploration des mécanismes cérébraux de la lecture en exploitant toutes les techniques possibles, de l'imagerie cérébrale à la description des cas cliniques les plus incroyables.
Première surprise, on a découvert que pour lire, notre cerveau active systématiquement une zone très particulière, la zone occipito-temporale-gauche, spécialisée chez les primates dans la reconnaissance des objets, des visages et des formes en général. Sa sur-sollicitation pour la lecture est attestée dans tous les systèmes culturels étudiés et tiendrait à ses prédispositions très spécifiques. Elle est en effet capable de reconnaître des formes familières:
- quelle que soit leur taille,
- quelle que soit leur orientation jusqu'à quelques degrés d'inclinaison,
- quelle que soit leur localisation dans le champ visuel (mais avec une préférence pour la zone centrale).
Comme toutes les fonctions de l'hémisphère gauche, elle est en outre plus sensible au détail qu'à la perception globale, à l'analyse fine plutôt qu'à l'impression générale de ce qu'elle perçoit.

Toutes propriétés évidemment particulièrement intéressantes pour reconnaître des lettres et des combinaisons de lettres...
 En approfondissant le fonctionnement de cette zone, les chercheurs se sont rendus compte que tout comme les primates, nous sommes surtout sensibles à un nombre très limité de tracés élémentaires pour caractériser un objet visuel: formes en T, en Y, cercles, tracés parallèles ou perpendiculaires, boucles etc. C'est sur la base de ces petits indices visuels que l'on reconnaît un visage, une silhouette etc. Cette reconnaissance "réflexe" est probablement la cause de notre sensibilité aux illusions d'optiques, par exemple en associant mécaniquement la présence de signes visuels spécifiques (une forme de nez) à l'identification d'un visage, même si par ailleurs on "sait" qu'il n'y a aucun visage à voir (emprunté de l'excellent blog du complot des papillons):

Nos mécanismes de lecture sont donc le résultat d'un recyclage, d'une reconversion de ces zones douées pour la reconnaissance particulière de tracés caractéristiques.
L'un des résultats les plus extraordinaires de la recherche est que ce sont ces mêmes formes élémentaires que l'on retrouve systématiquement dans toutes les formes d'écriture humaine, de manière beaucoup plus fréquente que dans des tracés effectués au hasard par un ordinateur ou un enfant ne sachant pas lire. Ce ne serait donc pas le cerveau qui se serait adapté à l'écriture, mais l'écriture qui progressivement se serait adaptée aux formes les plus facilement reconnaissables par notre cerveau de primate. Pour aboutir à une espèce de trame universelle qui sous-tendrait tous les systèmes d'écriture du monde, une bien jolie idée en somme.

Apprendre à lire consiste donc à reconnaître parmi ces formes élémentaires, celles qui forment des lettres, puis reconnaître leurs combinaisons, d'abord de manière séquentielle, puis parallèle; à assimiler et utiliser la régularité statistique de leurs combinaisons pour lire de plus en plus rapidement; et enfin à combiner astucieusement plusieurs "voies de lecture" -reconnaissance visuelle, déchiffrage phonétique, interprétation lexicale des morphèmes, pour parvenir à une lecture fluide dont la vitesse est à peu près indépendante de la taille des mots usuels.

Mais apprendre à lire exige aussi de désapprendre certaines choses, en particulier l'identification comme semblable de formes symétriques par rapport à la verticale! Nous sommes en effet capables -et c'est heureux- de reconnaître un chat que l'on observe son profil gauche ou son profil droit. A noter que nous sommes beaucoup moins doués pour reconnaître le symétrique vertical d'un objet familier - un visage à l'envers par exemple comme celui-ci.
(Joli brin de fille sur la gauche? Retournez donc l'image, pour rire... Source ici)


Or la lecture est une discipline où l'asymétrie est de rigueur: on écrit de gauche à droite (en écriture latine) et l'on ne doit pas confondre "d" et "b", "q" et "p". Lorsqu'ils apprennent à écrire, les enfants éprouvent naturellement des difficultés à se "désymétriser" et il leur arrive fréquemment de tracer certaines lettres à l'envers, comme dans un miroir. On a montré que les difficultés de lecture de certains enfants dyslexiques pouvaient provenir d'une insuffisante latéralisation.

Diable, le génie des manuscrits inversés de Léonard de Vinci, serait-il le signe d'une "insuffisante latéralisation"?

lundi 18 février 2008

Histoires naturelles

L'ancêtre terrestre des baleines ressemblerait peut-être à ce drôle de chevrotain africain qui échappe à ses prédateurs en marchant sous l'eau...




Les animaux sauvages peuvent-ils éprouver de la compassion? C'est en tout cas ce que laisse supposer cette vidéo tournée en 1996 dans un zoo de Chicago. Un enfant, tombé dans la fosse aux gorilles et assommé par le choc, fut délicatement ramassé par une femelle gorille qui le ramena à la porte du gardien.






Un étonnant exemple de spéciation induit par des préférences comportementales évoqué dans un précédent post: selon sa région d'origine, la femelle paruline -un petit oiseau des forêts américaines- semble préférer tantôt les mâles à gorge très jaune, tantôt ceux à plumage très noir sur la tête.

Typiquement le genre de préférence locale qui peut entrainer une spéciation complète dans quelques années. Dans ces conditions, rien de très étonnant à apprendre dans le Monde du 13 février, que le génôme humain porte des traces de sélection naturelle récente: entre les gênes qui permettent de mieux résister à certaines maladies locales et ceux qui se traduisent par un attrait sexuel plus fort, on imagine assez bien que le génôme puisse évoluer fortement en moins de 60 000 ans, ce qui représente tout de même 2400 générations à peu près.



mardi 12 février 2008

Déficit commercial record: c'est grave docteur?


La presse économique ici et se lamente comme chaque année du "triste record" de notre déficit commercial (l'expression est du secrétaire d'Etat Hervé Novelli). "Chiffre cinglant", "déficit abyssal": il n'y a pas de mots assez durs pour stigmatiser notre perte de compétitivité dans l'économie mondiale.

Pour autant, un commerce extérieur déficitaire est-il une mauvaise nouvelle en soi? Posée comme ça la question paraît provocante tant nous sommes imprégnés de l'idée qu'un pays se gère en bon père de famille, c'est-à-dire en n'achetant pas plus qu'on a de ressources, c'est-à-dire en finançant ses importations avec ses exportations. Sinon c'est la banqueroute assurée.

Bon nombre d'économistes réfutent pourtant totalement l'idée qu'il serait malsain d'avoir une balance commerciale négative. Deux exemples intéressants:

- Si Neuilly décidait de devenir une VRAIE présipauté indépendante, imagine Alexandre Delaigue, elle aurait un déficit commercial majeur puisqu'il n'y a aucune entreprise à Neuilly mais que tous les Neuilléens (si, si vérifiez ) achètent des biens produits à l'extérieur de leur belle ville. Serait-ce grave? Pas vraiment, Neuilly continue d'être la ville la plus riche de France même si l'on n'y trouve aucune industrie. Qu'est-ce que cet exemple fictif nous enseigne?
Il nous rappelle qu'observer les statistiques des échanges de biens et services avec le reste du monde et en déduire quelque chose sur la santé économique du pays est un exercice dépourvu de signification. La balance des paiements d'un pays, en effet, dépend tout autant des échanges extérieurs que des entrées et sorties de revenus; un pays qui, au départ, reçoit massivement des revenus de l'extérieur aura toujours une balance commerciale déficitaire; surtout, ces arrivées de revenus sont ce qui crée la balance commerciale déficitaire, en faisant qu'il est moins rentable pour un entrepreneur de satisfaire les marchés étrangers plutôt que son marché local.
C'est la situation de nombreux petits pays, dont la politique fiscale garantit la richesse malgré une balance commerciale très déséquilibrée: Monaco, la Suisse, le Luxembourg... En France, nous attirons également quantité de revenus (par le tourisme, l'immobilier mais également l'investissement dans nos sociétés): notre balance commerciale déficitaire refléterait ainsi surtout la progression des investissements étrangers en France, plus forte que la croissance de nos exportations industrielles. En d'autres termes, ce déficit serait la simple conséquence de la mutation de notre économie en une économie de services, classiquement moins exportatrice, au détriment de l'industrie.

- Ce débat sur la balance commerciale est loin d'être neuf. Frédéric Basquiat économiste du milieu du XIXe en avait déjà fait l'un de ses chevaux de bataille dans sa guerre contre les sophismes économiques, même s'il reconnaît lui-même que "combattre la balance du commerce (...) c'est combattre un moulin à vent". Et de comparer scrupuleusement la comptabilité des douanes avec celle d'un marchand exportateur d'articles de Paris.

Le marchand déclare aux Douanes une expédition d'une valeur de 200 000 € de biens pour les Etats-Unis. Arrivé à destination, il la vend 320 000 € soit un bénéfice de 40 000 € une fois déduits les frais du voyage. Notre bonhomme en profite pour acheter du coton qu'il rapporte au Havre. Là il déclare aux Douanes la valeur de sa nouvelle cargaison, soit 352 000 € compte tenu des frais de transport. Enfin, notre marchand revend sa cargaison à 422 400 € réalisant de nouveau 70 400 € de profit.

Au total il aura réalisé un profit de 40 000 + 70 400 = 110 400 €
De son côté les Douanes auront consigné que la France a exporté 200 000 € et qu'elle a importé 350 000 €, permettant aux députés de conclure « qu'elle a dépensé et dissipé les profits de ses économies antérieures, qu'elle s'est appauvrie, qu'elle a marché vers sa ruine, qu'elle a donné à l'étranger 452 000 € de son capital. »


A l'inverse si ce marchand avait coulé en pleine mer, les Douanes auraient simplement consigné une exportation nette de 200 000 €, tandis que le malheureux marchand aurait passé cette somme par pertes et profits.

Et Basquiat de conclure:
Il y a encore cette conséquence à tirer de là, c'est que, selon la théorie de la balance du commerce, la France a un moyen tout simple de doubler à chaque instant ses capitaux. Il suffit pour cela qu'après les avoir fait passer par la douane, elle les jette à la mer. En ce cas, les exportations seront égales au montant de ses capitaux; les importations seront nulles et même impossibles, et nous gagnerons tout ce que l'Océan aura englouti.

Ces arguments vous laissent perplexes? Je vous recommande cet article de Paul Krugman qui démonte point par point les mythes de la balance commerciale et du risque de déclin global qu'il véhicule. En somme, ce que prouverait ce nouveau déficit record, serait simplement l'accélération de la mutation de notre économie vers des industries de service, moins exportatrices mais finalement tout aussi créatrices de richesses et d'emplois. Je ne sais pas où est la faille dans le raisonnement, mais le point de vue a le mérite d'être vivifiant...


Références
Paul Krugman, Pop Internationalism
Jean Paul Fitoussi, Le déficit commercial de la France n'a pas d'importance du 12/02/2008 (Libération)
Alexandre Delaigue, l'hystérie du déficit commercial français
Frédéric Basquiat, Chapitre VI de la première série des Sophismes économique, 1845







mercredi 6 février 2008

Culture et nature: le retour de Lamarck

Parmi les éléments qui distinguent l'homme de l'animal, on songe spontanément à la conscience de soi, le sens du ridicule, la pudeur, l'empathie ou la culture. Comprise comme la capacité à transmettre un comportement ou une connaissance nouvelle de génération en génération, la culture est probablement l'une de nos plus grandes fiertés, puisque c'est grâce à elle qu'on doit nos civilisations, notre compréhension du monde etc. Pourtant, il fait de moins en moins de doutes que culture et animalité fassent très bon ménage chez nos amis les bêtes. Au point de secouer le dogme du tout-génétique de l'évolution.


Les observations abondent dans le domaine du comportement acquis: ainsi certains groupes de macaques japonais ont-ils pris l'habitude de laver leurs patates dans l'eau de mer. Les femelles Vervet trempent des cosses d'acacia dans l'eau pour les amollir. Dans les deux cas, les chercheurs ont observé la lente propagation du comportement nouveau dans le groupe.

L'usage des outils n'est pas non plus l'apanage des primates humains: les chimpanzés de la forêt Taï en Côte d'Ivoire apprennent de génération en génération à ouvrir des noix en utilisant des pierres comme marteaux: les mères enseignent à leurs rejetons à choisir les bonnes formes de pierre et à les utiliser correctement. En Tanzanie, ils savent sonder les termitières avec des bâtons pour attraper des termites bien croustillantes.

De manière plus subtile, les chimpanzés adoptent collectivement certaines postures originales: mains tendus au-dessus de la tête pendant le toilettage de certains groupes des Montagne Mahale en Tanzanie, ou bien épouillage main dans la main pour d'autres populations en Afrique de l'Est qui pourraient être des signes sociaux d'amitié dans ces groupes. Ainsi les singes capucins s'essuient-ils les yeux mutuellement, peut-être pour évaluer mutuellement leur niveau de confiance réciproque. A chaque fois, ces comportements apparaissent dans certaines populations sauvages mais pas dans d'autres pourtant toutes proches.

Les chercheurs ont montré en 2005 que face à une difficulté, les animaux d'un groupe préféraient copier le savoir-faire d'un des leurs plutôt que d'essayer de trouver par eux-mêmes une solution. Les singes imiteraient donc les singes. Ces acquis rudimentaires sont ensuite transmis par les femelles à leurs petits.

Mais la culture ne se limite pas aux primates: on a découvert en 2005 que certains dauphins "enfilaient" des éponges de mer comme des gants pour se protéger le museau lorsqu'ils fouillent les fonds marins. Là encore, les dauphins pratiquant ce drôle de rituel se sont avérées être des femelles étroitement apparentées et côtoient des groupes de dauphins qui ne le pratiquent pas.

Les rats dont nous fêtons aujourd'hui l'année en Chine, ont bien inventé le système des "goûteurs" bien avant Jules César: face à un aliment inconnu, un rat renifle l'haleine de ceux qui en ont goûté, avant de décider qu'il peut sans risque en consommer lui aussi.

Même dans le domaine des préférences sexuelles, le règne du tout-génétique semble avoir vécu. Alors que dans une espèce de poisson, les femelles préféraient les mâles les plus grands, Etienne Danchin a montré que l'on pouvait changer ces préférences par mimétisme. En montrant à des femelles un petit mâle courtiser avec succès une autre femelle, on a constaté que celles-ci préféraient ensuite ce mâle-là, plutôt qu’un autre mâle plus grand mais isolé. De manière général, il montre que les animaux imitent spontanément les comportements de leurs congénères jugés les plus performants que ce soit pour chercher leur nourriture, pour fuir le danger ou pour choisir un partenaire sexuel. Une modification collective des préférences sexuelles ou des comportements, déclenchée par exemple par un changement de l'environnement, peut ainsi être enclenché et entretenu par contagion mimétique, puis transmis de génération en génération.

A long terme, lorsque plusieurs groupes d'une même espèce présentent des variations culturelles fortes, celles-ci peuvent finir par se traduire au plan génétique (du fait de la modification des critères de choix de ses partenaires sexuels par exemple) : la culture devient un moyen comme un autre de transmettre de la variation génétique, transmise de génération en génération. Lamarck is back!

Au passage soulignons que le désir mimétique -si bien décrit par René Girard comme source culturelle de toute société humaine, trouve ici une extension extraordinaire dans le monde animal.




Références:
From nosy neighbours to cultural evolution. Danchin étienne1, Giraldeau Luc-Alain2, Valone Thomas J.3, and Wagner Richard H4. Science 23 juillet 2004.
Culture et traditions chez les singe - Klaus Wilhelm. Cerveau et Psycho Novembre 2007.
L'aventure humaine - des molécules à la culture. Boyd & Silk. 2004.

samedi 2 février 2008

La décroissance peut-elle être durable?


Le rapport Attali suscite les critiques d'à peu près tout le monde, ce qui était prévisible tant le dénigrement est notre sport national préféré. Il faut dire qu'Attali en rajoute dans son côté arrogant et donneur de leçon (cf. son chat sur le Monde). Et puis difficile d'être populaire avec un rapport qui se réclame d'un libéralisme même modéré, dans un pays où le mot est une insulte au bon sens (cf. mon billet).

Mais au fait, pourquoi une initiative pour la croissance, alors que l'on constate tous les jours les méfaits de celle-ci : pollution, changements climatiques, accroissement des inégalités, fractures sociales et finalement désintégration des sociétés postmodernes? Alors que l'économie épuise les ressources naturelles limitées de notre planète, pourquoi croître plus vite? Pour liquider en 30 ans au lieu de 50 nos réserves de carburants fossiles? Pour éradiquer en un siècle au lieu de deux ce qui reste de forêts sur Terre?

La contestation du bien-fondé de cette course à la croissance prend de l'ampleur d'abord avec la notion de développement durable, puis celle de décroissance durable, développée par Nicholas Georgescu-Roegen, où la croissance du bien-être remplacerait avantageusement celle de la production et de la consommation. Où un frugalité volontaire permettrait de diminuer la consommation de matières premières. Où des échanges de services gratuits prendraient le relais d'institutions défaillantes. Et où la performance d'un pays se mesurerait non seulement à son dynamisme économique mais aussi à la santé de ses habitants, la qualité de son environnement, le respect de sa culture etc. Bref une société où le Bonheur National Brut - ou encore l'IDH indice de développement humain comme le suggère Eric sur son blog - remplacerait avantageusement le PIB. Enthousiasmant, non?

Malheureusement je crains que cette belle idée ne soit un miroir aux alouettes pour trois raisons.
D'abord la croissance n'est certes pas suffisante pour diminuer la pauvreté, la précarité et les égalités, c'est évident. Mais elle n'en reste pas moins une condition nécessaire. Le chômage par exemple, ne régresse que si des emplois se créent, et il faut bien que ces emplois soient financés d'une manière ou d'une autre, soit par le secteur privé (donc la consommation), soit par le public. Comme les largesses de l'Etat dépendent de la vigueur de son secteur privé on est revenu à la case départ: pas de travail sans croissance.

Par ailleurs, la croissance de l'économie finance le socle même des services publics. Les instituteurs, policiers, juges, cantonniers, pompiers etc. ne se paient pas de bonheur national brut. Et l'on ne peut fournir d'aides aux plus pauvres que s'il y a des plus riches pour y contribuer. Pas de redistribution sans richesse. Le troc entre citoyens volontaires ne contribue pas à la solidarité publique au-delà de son strict périmètre. La sortie de l'"économicisation" vantée par les tenants d'une décroissance responsable, représente certes une généreuse voie de secours à des situations individuelles, mais ne constitue pas une alternative à la solidarité institutionnelle.

Enfin pour trouver des moyens de ne pas épuiser les ressources de notre planète, la frugalité-des-occidentaux-devenus-miraculeusement-sages ne suffira pas. Les innovations technologiques liées aux énergies renouvelables permettront-elles à la fois d'assurer un minimum de bien-être pour tous et la préservation des ressources rares (eau, matières premières, écosystème...)? Nul ne le sait et l'on peut en douter. Par contre, il me semble à peu près certain que sans innovation technologique on n'aura ni l'un ni l'autre. Pas de développement de la planète sans innovation. Pas d'innovation sans argent. Pas d'argent sans croissance.

La croissance ne garantit pas d'être soutenable, au contraire. Par contre je suis convaincu que la décroissance garantit de ne pas l'être. Durablement.

Références:
La Face cachée de la décroissance,
Cyril Di Méo, L’Harmattan