Première étape: atterri ou pas? L'équivalence entre gravité et accélération
Bob est un astronaute envoyé en mission intergalactique pour y explorer la mystérieuse planète Zorglub. Pour lui éviter l'ennui d'un long voyage, on l'a endormi après le décollage pour plusieurs années. Mais suite à une panne quelque part, Bob se réveille avant d'être arrivé. Du moins le suppose-t-il car tout est noir dans l'habitacle. Les hublots sont obturés, les appareils de mesure éteints et il règne un silence profond. Que se passe-t-il? Est-il arrivé? Bob se détache, pose un pied par terre et réalise qu'au lieu de flotter dans l'habitacle il peut se tenir debout sur le sol de la fusée. Son cerveau se met à carburer: "Serait-on déjà arrivé sur Zorglub dont je sens l'effet de la gravité? A moins que ce ne soit simplement l'effet de l'accélération de la fusée? Impossible de savoir car je n'ai aucun indice extérieur: les moteurs sont silencieux et les cache-hublots fermés!"
Interlude1: c'est grâce à cette expérience de pensée qu'Einstein raconte avoir eu la meilleure idée de sa vie (avec un ascenseur car les fusées n'existaient pas à l'époque). Vous avez appris en classe de Seconde qu'un objet dans un champ de gravité g est soumis à une force égale à sa masse fois son accélération a. Autrement dit a = g, on ne peut différencier une accélération d'un champ de pesanteur. Il n'en serait pas de même si notre objet était soumis à un autre type de force, électrique, magnétique ou autre car la force de gravité est la seule qui dépende directement de la masse. L'équivalence entre accélération et gravité explique le désarroi de notre ami Bob: sans indice extérieur il est incapable de savoir s'il est posé sur le sol d'une planète ou si son vaisseau est en pleine accélération. Le coup de génie d'Einstein est d'avoir étendu cette équivalence à toutes les lois de la physique. Il a postulé qu'elles se comportaient toutes de la même manière, que l'on soit soumis à la gravité ou en train d'accélérer au beau milieu de l'espace. Mais poursuivons les aventures de Bob...
Deuxième étape: la lumière déviée par la gravitation?
A tâtons, Bob cherche à ouvrir les cache-hublots pour regarder ce qui se passe dehors. Damned c'est bloqué! Bob essaie de faire un trou dedans avec son couteau mais il ne réussit qu'à percer une minuscule entaille. Un fin rayon de lumière entre dans le vaisseau. "Ouf! se dit-il, en examinant attentivement la trajectoire de la lumière je vais enfin savoir si oui ou non je suis arrêté:
- si je suis posé sur le sol d'une planète, le rai de lumière à l'intérieur de mon vaisseau dessinera une ligne droite parfaite.
- si par contre, je suis en train d'accélérer, le rayon dessinera une (très) légère parabole dans mon vaisseau."
Le raisonnement de Bob (qui ne lit pas Sciences et Vie Junior!)
Faux, archi-faux! dirait Einstein dont le principe d'équivalence postule que toutes les lois de la physique doivent être identiques, qu'on soit soumis à la gravité ou à une accélération. A l'en croire, la trajectoire d’un rayon lumineux doit être déviée par la gravité exactement comme elle le serait si la fusée accélérait! On peut dire à Bob d'arrêter d'essayer de mesurer la courbure du rayon lumineux dans sa fusée, ça ne lui donnera aucune information sur sa situation.
Interlude2: Aussi fou que ça puisse paraître, plus une planète est massive, plus elle courbe la trajectoire des rayons lumineux qui passent à proximité exactement comme l'air surchauffé par le sol dévie la lumière et provoque des mirages d'eau dans le désert. Il y a pourtant une différence entre les deux situations. Dans l'air, la vitesse de la lumière varie en fonction de la température, on conçoit donc que pour un rayon lumineux, le chemin le plus rapide entre deux points soit courbé. A l'inverse, la vitesse de la lumière est toujours la même dans le vide. Pourquoi dans ses conditions le chemin optique le plus court entre deux points serait-il courbe?
Troisième étape: le temps passe plus vite sans la gravité
Bob est désespéré. Ca fait plusieurs heures qu'il essaie de savoir si oui ou non il est posé sur la satanée planète. La communication avec la Terre est quasiment HS: Bob n'arrive qu’à transmettre passer des signaux en morse Bip Bip Bip… Pas pratique pour causer, mais peut-être est-ce suffisant ? Bob se fait le raisonnement suivant. Zorglub est quasiment immobile par rapport à la Terre. S’il est posé dessus, le temps à sa montre s’écoulera au même rythme que sur Terre: une minute à sa montre correspondra exactement à une minute à Houston. Si par contre, son vaisseau est en mouvement par rapport à la Terre, une minute à sa montre correspondra à plus de 60 secondes sur Terre: ce sont les lois de la relativité restreinte qui l'affirment. « Donc, se dit-il, il suffit que je fasse transmette le tic-tac de ma montre par la radio pour que sur Terre ils sachent si je suis en mouvement ou posé sur Zorglub. Ils trouveront bien un moyen de me renvoyer l’info… »
Interlude 3 : Pour ceux que ça intéresse voici une explication simple du phénomène de dilatation du temps (empruntée au blog d'Alexandre Moatti). Les lecteurs pressés se rendront directement au paragraphe suivant sans toucher 20 000F.
Au lieu d’une horloge, raisonnons sur le temps qu’il faut à un rayon lumineux pour traverser le vaisseau spatial dans les deux sens. Si la fusée est en mouvement par rapport à la Terre, Bob situé à l'intérieur de la fusée mesurera une durée plus courte qu'un observateur qui chronomètrerait ce phénomène depuis la Terre:
C'est l’un des résultats les plus paradoxaux de la relativité: une horloge qui bouge semble ralentie pour un observateur immobile. Langevin en a tiré un paradoxe célèbre: si l’on envoie quelqu'un voyager dans l'espace à très grande vitesse, il reviendra sur Terre en étant plus jeune que son frère jumeau resté sur place!
Malheureusement pour Bob, son stratagème est encore voué à l'échec car il vient encore une fois d’oublier le principe d’équivalence d’Einstein. Les lois physiques sont les mêmes en situation de pesanteur et en situation d’accélération. La montre de Bob, vue de la Terre, semblera ralentie dans tous les cas de figure, qu’il soit posé sur une planète ou en pleine accélération. Autrement dit la gravité ralentit aussi le temps ! La seule possibilité qui reste à Bob pour savoir où il en est dans son odyssée spatiale est d’ouvrir un hublot et de trouver un repère extérieur.
Conclusion: bougez, remuez, gigotez! Ca vous permettra de rester jeune (un chouïa) plus longtemps. Par contre bizarrement on vieillit dans sa tête plus vite que dans ses jambes. Certes, pas de beaucoup : au bout de 79 ans, notre tête est plus vieille de 83 milliardièmes de secondes que nos pieds. Pas de quoi devenir Paresseux pour si peu!
source ici
Sources: Science et Vie Junior, Janvier 2011 dont sont tirées les infographies.Billets connexes:
Le principe de moindre action, un bijou de la physique
La relativité lumineuse même sans lumière: comment retrouver les équations de la relativité restreinte rien qu'avec des considérations de symétrie et sans postuler l'invariance de la lumière.




11 commentaires:
Bravo
Beaucoup de livres de vulgarisation parlent du paradoxe des jumeaux et du ralentissement du temps. Mais c'est la première fois où je vois un semblant de début de sens à cette phrase. (Le problème est que souvent, rien ne donne un début d'explication sur ce qu'est le temps, sauf peut être la définition de la seconde. Ce qui semble indiquer que l'atome de césium change moins rapidement d'état, ce qui n'est pas très parlant)
Avec cette histoire de lumière mesurée depuis la fusée ou depuis la terre, ça commence à être un peu plus clair (sans jeu de mot)
Et le même genre de compliment peut se dire pour le reste du texte.
Merci pour les liens des deux autres blogs, je compte bien aller les regarder !
Et bonne année !
En dernier recours, Bob peut mesurer les forces de marée dans son vaisseau !
Il y a quand même un gros problème dans tous ça : au début, vous dites que gravité et accélération sont équivalentes (et je comprends l'argument), mais dans toute la suite, c'est la vitesse et non l'accélération qui est utilisée pour les raisonnements. D'ailleurs, le blog de M. Moati parle bien de vitesse, la déviation de la lumière qui traverserait la fusée ne dépend que de la vitesse de celle-ci (à moins que la lumière ne soit lancée de l'intérieur de la fusée et soit soumise aux lois de Newton --- hum, on sent un certain malaise dans les paradoxes qui émergent).
De plus, non seulement le temps mais aussi la distance varie dans les lois d'Einstein, et l'ignorer semble un peu une imposture (on pourrait imaginer, dans l'exemple de la fusée, que le temps soit le même, mais que la distance entre les parois soit variable par exemple).
Il n'y a peut-être tout simplement pas d'explication simple, et cet article a le mérite de donner un début d'intuition, mais les explications ne me semblent pas tenir la route si on pousse un peu plus loin.
Cela dit, je serais ravi d'être détrompé et de mieux comprendre de quoi il retourne !
@Arthur: merci pour tes encouragements!
@Q: oui, si Bob sait que la planète Zorglub tourne autour d'une étoile c'est une bonne idée.
@Gabriel: pour répondre à vos arguments dans l'ordre inverse:
1) Dans l'exemple de Moatti la seule longueur considérée comme constante dans les deux référentiels est la largeur de la fusée. En commentaire du billet d'Alexandre est proposée une justification au fait qu'étant perpendiculaire au déplacement de la fusée, cette largeur n'est pas affectée par la vitesse de celle-ci. Cette explication proposée par un physicien ne me semble pas franchement une imposture...
2) La dilatation des durées étant démontrée dans le cas d'une vitesse constante, on peut admettre un phénomène qualitativement similaire dans le cas d'une vitesse non nulle même si elle n'est pas constante (les calculs sont certes plus compliqués). Or si la fusée est accélérée, c'est que par définition sa vitesse n'est pas constante. Le temps y est donc dilaté...
@Gabriel
Si la fusée est à vitesse constante, le rayon lumineux sera rectiligne. C'est donc bien l'accélération qui est importante.
"@Q: Si la fusée est à vitesse constante, le rayon lumineux sera rectiligne. C'est donc bien l'accélération qui est importante."
Je ne vois pas pourquoi : si j'ai un photon, qui part d'une source S (extérieure à ma fusée), et dont j'intersecte la trajectoire à vitesse constante, nous avons deux trajectoires orthogonales, et le temps (non nul) que ma fusée traverse la trajectoire du photon, celui-ci va continuer sur sa propre trajectoire rectilignement. Du point de vue de la fusée, il sera donc dévié vers le bas. Je ne vois pas en quoi le fait que je passe à ce moment-là dans le coin interfère (en fait, je peux imaginer tout un tas d'analogies variées avec la mécanique classique qui expliqueraient *pourquoi* ça interfère, mais ce que je veux dire c'est que ce n'est pas *évident*, et que certaines de ces explications seraient certainement fausses).
@Xochipilli: d'accord avec le point 2, quoique je trouve conceptuellement extrêmement difficile de s'imaginer ce que ça donne avec la gravitation (je n'ai pas l'impression de "bouger" plus vite quand je suis plus ou moins en altitude :-).
Et pour le point 1, j'avais manqué le commentaire sur le fait que la dilatation ne se fait que dans le sens du mouvement.
@Anonyme
Si ma vitesse est constante, il sera dévié de la même longueur pour chaque unité de temps, et donc sa trajectoire me paraitra rectiligne, même déviée. Si j'accélère, il est de plus en plus dévié avec le temps et sa trajectoire m'apparait courbe.
Il est bon de rappeler que la lumière et sa vitesse ne sont en rien à l'origine du phénomène. Ce sont les équations de conservation de Noether qui impliquent le principe de relativité (comme expliqué dans le très bon billet "remativité sans lumière" sur ce même blog). Expliquer la dilatation du temps en postulant l'invariance de c c'est vraiment prendre le problème à l'envers...
rappelons aussi que le principe d'équivalence, qui veut que la masse grave (la masse de poids=gravité x masse) et la masse inerte (de acceleration x masse=Force) soient égale est un postulat. Un postulat très bien vérifié jusqu'à 1e-12 il me semble mais dont on cherche encore les limites.
@nereven: sur le premier point, je ne vais pas dire le contraire ;-) ... sauf que c'est pédagogiquement plus facile de retrouver la dilatation du temps à partir de l'invariance de la lumière que du théorème de Noether!
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