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mercredi 7 septembre 2011

Tech-mot-logie

Le langage d’une époque est un bon révélateur de la technologie dominante d’une culture. La nôtre est plutôt agricole. Est-ce par peur de prendre des vessies pour des lanternes ou par souci de de pas mettre la charrue avant les boeufs? Toujours est-il que notre vocabulaire, tiré à hue et à dia par des paysans qui ruent souvent dans les brancards, a longtemps mis tous ses oeufs dans le même panier. Nos métaphores s’écartent rarement des sentiers battus de la paysannerie et ce n’est pas pousser Mémée dans les orties que de constater qu’elles font aujourd’hui encore notre pain quotidien.

Tout ça semblait réglé comme une horloge jusqu’à ce que notre langage prenne le train en marche de la révolution industrielle. Cela dit, pas de quoi péter un boulon (ni une durite ni même un câble), tant cette influence est restée discrète, comme si l’on n’était pas aux pièces pour produire à la chaîne des expressions qui rappelleraient trop l’usine. D’ailleurs la technologie a longtemps puisé dans le gisement du vocable de la nature (une pince-crocodile, un sabot de menuisier, un chien de fusil...) avant de devenir à son tour une référence du langage (beau comme un camion, rapide comme une fusée, compliqué comme une usine à gaz...).

Bizarrement on pourrait presque zapper l’impact de la télévision, qui n’a visiblement pas beaucoup branché notre créativité sémantique, sans que je capte très bien pourquoi. Peut-être était-on trop saturés d’images pour avoir envie d’en inventer de nouvelles avec les mots? Heureusement l’informatique et l’internet sont maintenant là pour rebooter notre inspiration et booster notre vocabulaire. Certes, certains se sentiront spammés d’anglicismes, mais mieux vaut en loler. Si votre système d’exploitation finit par bugger avec toutes ces expressions anglaises, je vous poke ce très joli verbe, qui semble tout droit sorti de chez Rabelais ou Montaigne : plussoyer (ou plusseoir selon certains, il y a débat). Vous n’imprimez pas? Le mot vient de l’usage dans certains forums d’évaluer les commentaires avec +1 pour manifester son accord avec ce qui vient d’être dit. L’équivalent du pouce levé, du “j’aime” sur Facebook... ou du +1 de Google.

Pour une fois la langue française est en avance sur Google! La plus ancienne trace que j’ai trouvée de ce mot date de 2003 (ici) dans un forum privé de fans de Linux. La floraison des réseaux sociaux devrait lui garantir un vrai succès (déjà près d’un million d’occurences pour “plussoie” sur Google) et je lui prédis une entrée dans le dictionnaire d’ici deux ou trois ans max. Il faut dire que ce verbe a le charme de l’ancien. La rumeur a un moment couru sur le net qu’il viendrait du latin plussare, qui aurait signifié “rajouter une plaquette de marbre avec +I gravé dessus, au forum de la cité” (pourquoi un +I, l’histoire ne le dit pas). Inutile de vous mettre en quête de plusso, avi, atum, tr. dans votre Gaffiot, car le terme plussare n’est employé que sur les forums s’interrogeant sur l’origine de plussoyer (96 occurences sur Google, quand même).

En fait, plussoyer, c’est du “faux-vieux”, comme ces meubles à l’ancienne que l’on trouve chez Conforama. Mais lui au moins, il a du caractère. Plus par exemple que le banal verbe “approuver” dont il est synonyme. Mais est-ce vraiment la même signification? Xochipillette me fait judicieusement remarquer que “my plus one” en anglais désigne ma moitié, mon (ma) petit(e) ami(e). Dans les forums anglo-saxons, le code “+1” marque donc autant l’approbation que la sympathie pour l’auteur d’un post. Or curieusement, on retrouve cette dimension affective dans notre “plussoyer” national. Est-ce parce qu’on peut plussoyer quelqu’un, alors qu’on ne peut approuver que ses propos? Je vous laisse méditer sur ce sujet transcendantal, en attendant moi je plussoie violemment cette inventivité lexicale!

lundi 6 décembre 2010

L'homme, version bêta

L'exemple de la technologie vue comme une "boîte de Pandore" est une de ces analogies fascinantes dont je parlais dans un précédent billet. Après avoir déclenché Hiroshima, Tchernobyl, Bhopal et les marées noires, nous nous méfions des apprentis-sorciers. Plus question d'envisager l'introduction des OGM, des nanotechnologies ou des thérapies géniques sans se barder d'abord du "principe de précaution", sorte de préservatif mental contre tous les risques technologiques.
Ce qui me gêne avec cette image d'une "boîte de Pandore" est qu'elle suppose la technologie comme complètement extérieure à nous-mêmes. C'est évidemment le cas si l'on pense à une invention en particulier. Mais à l'échelle de l'humanité, la technologie a tellement influencé l'évolution de notre anatomie qu'elle en est devenue partie intégrante. Génétiquement par exemple: depuis que l'on a domestiqué le feu, notre système digestif s'est tellement modifié que nous ne digérons plus ni la viande crue et ni la plupart des végétaux si on ne les cuit pas. La cuisine est en quelque sorte devenu notre premier estomac.
L'invention des outils et des armes a également influencé notre morphologie: heureusement que l'on ne compte pas sur nos mâchoires et sur nos griffes pour chasser le gibier! L'élevage a sans doute aussi joué sur notre génôme par le biais de la sélection naturelle, tant la tolérance au lactose -transmissible héréditairement- a pu être un avantage génétique. Nous sommes donc génétiquement en partie le produit de la technologie. Je me demande même si nous aurions pu perdre à ce point notre pilosité si l'on n'avait pas généralisé l'usage des vêtements.

Notre cerveau s'est lui-même construit en partie autour de la technologie. On s'imagine habituellement que l'apprentissage de la lecture, du calcul ou d'un langage correspond à des connexions neuronales supplémentaires, acquises en plus de celles qui se seraient élaborées de toutes façons, un peu un tableau noir sur lequel on imprime des connaissances ou un disque dur qui enregistre des programmes nouveaux. Or ces images sont aussi simples que trompeuses car de tels apprentissages supposent non seulement qu'on ajoute mais aussi qu'on supprime certains acquis. L'apprentissage de la lecture, par exemple, tire parti de nos capacités mentales à reconnaître rapidement des formes élémentaires. Mas ce "recyclage neuronal" comme l'appelle Stanislas Dehaenea un inconvénient: nous sommes programmés pour considérer comme équivalents une forme et son image dans un miroir. C'est bien pratique car ça permet de reconnaître un lion instantanément, qu'il arrive depuis la droite ou depuis la gauche. Notez au passage que cette capacité à symétriser horizontalement n'a pas d'équivalent dans le sens vertical puisqu'on a bien du mal par exemple à détecter une anomalie sur un visage tourné à l'envers. C'est le fameux "effet Thatcher" dont vous vous rendrez compte en retournant l'image ci-dessous (source: ici)
Cette tendance instinctive à rendre la gauche et la droite équivalentes explique pourquoi les enfants écrivent souvent "en miroir" au début et ont du mal à distinguer entre un b et un d, entre un p et un q. Apprendre à lire et à écrire exige d'eux qu'ils désapprennent l'équivalence entre gauche et droite. Autrement dit l'apprentissage de la lecture transforme nos structures mentales en profondeur, en ajoutant certains automatismes et en éliminant d'autres, de sorte qu'ensuite on ne voit plus le monde de la même façon.

Le même principe de remodelage mental est à l'œuvre pour l'apprentissage du langage. Contrairement aux idées reçues, un très jeune enfant distingue plus de subtilités phonétiques qu'un enfant plus âgé. Anne Christophe explique (dans cette conférence) qu'à mesure que les enfants apprennent une langue, ils cessent de prêter attention aux phonèmes non pertinents dans cette langue jusqu'à ne plus pouvoir les distinguer. Apprendre une langue c'est donc à la fois ajouter et éliminer des facultés dans notre cerveau. Une langue n'est certes pas ce qu'on appelle une "invention technologique" mais ce processus de recyclage neuronal semble à l'oeuvre chaque fois qu'on acquiert une nouvelle faculté. On a mis en évidence par exemple un lien inattendu entre les ressources cérébrales utilisées pour calculer et celles dédiées à l'évaluation des distances. En étudiant les saccades involontaires des yeux, Stanislas Dehaene a découvert qu'une addition déplace notre attention spatiale vers la droite, et une soustraction vers la gauche, d'une distance proportionnelle aux quantités. On peut donc raisonnablement penser qu'à chaque fois qu'on apprend un nouveau savoir-faire (conduire une voiture, faire du ski, réparer un moteur, jouer aux échecs...), on modifie légèrement l'organisation interne de notre cerveau et que cette réorganisation influence à son tour nos comportements, nos capacités d'apprentissage etc.

A l'échelle de notre évolution biologique, la technologie a donc bel et bien contribué à notre construction neuronale et génétique. D'une certaine manière, nous sommes en partie le fruit biologique de nos propres inventions! Un bel exemple de bootstrapping qui m'amène à essayer de pousser cette idée un cran plus loin. Dawkins (que j'apprécie assez modérément par ailleurs) compare les organismes vivants aux véhicules de "gènes égoïstes" dont les plus réussis se diffusent en grand nombre. Ne pourrait-on pas de la même façon envisager l'espèce humaine comme l'incarnation du "progrès technologique", sorte de mème nous utilisant comme véhicule pratique pour se déployer le plus possible? Bien sûr, chaque société conserve la liberté de renoncer ou de contrôler ses avancées technologiques en fonction de ses croyances culturelles ou morales. Mais ce libre-arbitre n'a de sens qu'à court terme. L'histoire de l'humanité semble montrer qu'à l'échelle de plusieurs siècles, toutes les technologies accessibles finissent par se déployer au maximum de leur puissance, exactement comme les molécules de gaz finissent statistiquement par occuper tout l'espace qui leur est offert quelle que soit la nature du gaz. Nous serions comme des molécules de gaz, à la fois capables de contrôler notre lendemain mais incapables de résister à la longue à une forme de déterminisme technologique. Tôt ou tard, l'intégralité des avancées technologiques disponibles s'imposent à nous, quelles qu'en soient les conséquences. Dans cette perspective l'homme ne serait-il plus qu'un pur artefact de la technologie?

Billets connexes:

Comment on lit sur les neurones de la lecture
Les neurones des nombres: sur ceux... du calcul.

mardi 14 octobre 2008

La communication au doigt et à l'œil

Une collègue me confiait récemment qu'un jour où son Blackberry n'affichait pas de nouveau message depuis dix minutes, elle avait éprouvé une sorte d'accès de panique et envoyé compulsivement un mail de test pour s'assurer qu'il fonctionnait bien et que la Terre tournait toujours. Ce "syndrome Blackberry" me paraît symptomatique de nos dérives de cadres-sup'. Décortiquons un peu...

Tous les jours je reçois une centaine de mails: trop, beaucoup trop par rapport à l'information qui me serait réellement utile, on en a déjà parlé dans un billet précédent. Mais l'angoisse de mon amie renvoie également à un statut associé à cette surabondance: si on m'envoie tant de mails, n'est-ce pas la preuve que l'on pense qu'il est important que je sois informé DONC que je compte dans l'organisation? Ne plus recevoir de mails pourrait signaler une mise au placard. Derrière la consultation frénétique de sa messagerie pourrait aussi se cacher le besoin de se rassurer sur sa place réelle dans l'organisation.

Le mail, assassin de la productivité individuelle?
Traiter ses mails, une corvée digne de Sisyphe? Allons donc! Il faut imaginer Sisyphe heureux dirait Camus. Car même si l'on s'en plaint, ce rite quotidien peut aussi apporter son lot de micro-satisfactions:
- on se sent propre, avec le sentiment du devoir accompli: votre maman vous a appris qu'il est mal de laisser s'accumuler le courrier
- on se sent réactif: répondre vite c'est montrer à ses interlocuteurs (et à soi-même) que l'on est "à la barre" en permanence.
- on est rassuré sur la manière de s'y prendre: il suffit de traiter les mails les uns derrière les autres sans trop se poser de questions sur ce qu'on est en train de faire;
- on se sent gratifié à chaque mail, valorisé par l'impression de l'avoir traité, même si on n'a fait que le transférer, y répondre ou l'archiver.

Ces petites gratifications -à peine conscientes et souvent masquées par l'impression laissée par le contenu de tel ou tel mail, en font une activité addictive, un mode de travail haché et facile auquel on s'accoutume facilement. On perd peu à peu sa capacité à se concentrer. On se surprend à procrastiner quand il faut traiter un dossier de fond, puis -une fois qu'on s'y est mis- à s'interrompre pour se lever ou consulter ses mails toutes les cinq minutes. Normal: travailler sur un dossier compliqué prend du temps et n'est pas forcément valorisé par son environnement professionnel. Et puis on a tellement de mails urgents en attente qu'on a un alibi en béton pour ne pas s'y mettre. Et voilà comment de polluant des organisations, le mail devient source d'improductivité personnelle...

Rendre la parole aux doigts
Parallèlement, la messagerie instantanée s'est invitée au bureau. Voilà enfin LE moyen ludique-mais-pro, intrusif-mais-acceptable d'obtenir une réponse de quelqu'un qui ne répond ni au mail ni au téléphone. La rapidité avec laquelle se déploient spontanément tous les modes (et toutes les modes) de communication par écran interposé a quelque chose de fascinant. Surtout que par ailleurs les innovations touchant la communication vocale font presque toujours long feu (la visiophonie, la téléphonie en son hi-fi, le skypecast pour n'en citer que quelques unes).

La différence de succès entre ces deux modes de communication tient à une raison simple selon moi: avez-vous déjà essayé de parler au téléphone tout en lisant vos mails ou en écoutant en même temps une émission de radio? C'est pratiquement impossible: tenir une conversation monopolise toute votre attention. Parler ou écouter quelqu'un suppose qu'on n'écoute rien en même temps. Or pour la communication comme pour le reste, il est devenu frustrant de ne devoir faire qu'une chose à la fois. Et c'est justement la grande force de la communication écrite que de permettre de zapper très vite d'une communication à l'autre de manière tout à fait acceptable socialement. Pour preuve: recevoir un SMS lorsqu'on est déjà en conversation avec quelqu'un se fait naturellement alors que consulter sa messagerie vocale dans la même situation est une muflerie impardonnable. Avec en prime une plus grande rapidité pour lire un message que pour l'écouter: idéal en temps de sur-sollicitation "communicationnelle" (berk ce mot)!

Grâce à cette capacité à mener simultanément plusieurs communications (ou à traiter plusieurs sources d'informations), l'œil et les doigts sont devenus LES outils de communication par excellence, bien plus adaptés que la bouche et l'oreille pour faire face à l'avalanche de sollicitations. On troque ainsi la communication pour l'échange. La richesse et la lenteur du dialogue font place à l'instantanéité aride des phrases courtes, parfois agrémentées de petits échantillons d'émotions précalibrées (les smileys). Les timides y trouvent leur compte, à l'abri des confrontations directes derrière leur écran. Et les grands bavards se consolent comme ils peuvent en monologuant sur leur clavier.

On peut parier que comme les SMS et la messagerie instantanée, les écrans tactiles virtuels et 3D sont assurés d'un bel avenir... ainsi que tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, donne encore un peu plus la parole aux doigts.

jeudi 6 décembre 2007

A quand la non-communication efficace?


C'était au siècle précédent, lorsque l'on réclamait un monde où l'on communiquerait facilement. Où l'on pourrait joindre n'importe qui, n'importe quand, n'importe où et par n'importe quel moyen, téléphone, fax ou -plus tard- email. Avec comme vision idyllique la fin de la course d'un rendez-vous à l'autre, le travail depuis chez soi, à la campagne ou même depuis son voilier, assistant par visio-conférence à une réunion se tenant à des milliers de kilomètres de là...

Et puis le rêve s'est réalisé. On court moins après les autres et l'on est joignable à peu près n'importe quand, pour le meilleur et pour le pire. Pendant que j'écris ce blog, je pense à une vidéo faite par Siemens pour l'illustrer et demande à un ami s'il peut me la retrouver et me l'envoyer: ce sera fait avant d'avoir fini mon post. Mais c'est une banalité que d'évoquer l'avalanche de sollicitations sous laquelle croûlent les cadres de nos sociétés modernes. Pas un compte-rendu sans son powerpoint de vingt pages, diffusé à tous étages de tous les services. La facilité de diffusion épargne à l'émetteur le choix des destinataires et la politesse de la synthèse. Les moindres discussions à deux prennent systématiquement la Terre entière à témoin ("pour qu'il y ait une trace", s'excuse-t-on dans les couloirs).

Eduqués dans le culte de la réactivité, nos cadres usent de leur mail comme d'une raquette de ping-pong et répondant du tac au tac, contribuant ainsi à l'entropie du système. Sans parler de ceux qui veulent toujours avoir le dernier mot. Connectés en permanence -c'est leur seule chance de ne pas faire exploser leur boîte aux lettres sous le volume des messages non lus, ils alimentent le système et ne trouvent plus le temps pour travailler le fond des dossiers. Inimaginable il y a cinq ans, l'usage du laptop en réunion est maintenant monnaie courante.

Word en fait les frais, trop formel et désormais réservé à des formulaires austères ou des lettres aux clients. Vive Powerpoint! Non pas pour illustrer visuellement d'un mot ou d'une image forte une présentation. Il est maintenant simplement la preuve écrite qu'on a rapidement réfléchi à un sujet et jeté quelques idées sur un support, sans souci de formalisme ni de synthèse. Ecrit souvent en globish , la langue de travail de toutes les multinationales, c'est LE document de travail par excellence, distribué et commenté en scéance puis diffusé au monde entier, alimentant d'interminables commentaires et corrections.

Face à cette avalanche de mails et de documents indigestes, nos cadres sont mal préparés, culpabilisés à l'idée de passer à côté d'une information importante glissée dans un de ces mails. D'autant que grâce à la diffusion tous azimuts, nul n'est censé ignorer quoi que ce soit, puisque c'est écrit. La question pour eux n'est plus de pouvoir communiquer que de trouver le temps de ne pas de le faire.

L'efficacité a changé de camp: la réactivité se fait parfois contre-productive. Et jamais le discernement n'a été aussi vital (entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas). Après la promesse d'une communication instantanée et sans contrainte, le nouveau Graal ne serait-t-il pas une non-communication efficace?