Je vous ai raconté dans des billets précédents l’intime relation qui existe entre nos sensations physiques et nos jugements intellectuels ou émotionnels sur le monde qui nous entoure. Heureusement qu’il existe des moments où l’esprit échappe à la tyrannie du corps. L’esprit libre, quand je glandouille dans mon lit le dimanche matin et que mes pensées flottent librement. Mais notre imagination peut-elle vraiment se détacher de notre enveloppe charnelle? Sans doute beaucoup moins qu’on ne pourrait le croire...
Simulation ou stimulation? Essayez de penser au son de la lettre B en formant un O avec les lèvres. Il paraît que c’est plus difficile que si vous aviez la bouche fermée. Marc Jeannerod[1] explique cette bizarrerie par le fait que B étant une consonne labiale, on se représente mentalement sa prononciation en activant les neurones qui commandent le pincement des lèvres. Garder la bouche ouverte contrarie donc (légèrement) notre facilité à imaginer ce genre de son. Selon cette hypothèse, penser à une action mobiliserait les mêmes neurones que si l’on exécutait l’action pour de bon. La seule différence c’est qu’on garde le pied sur l’embrayage pendant qu’on stimule les neurones de l’action en question. Tiens! Revoici l’idée qu’une inhibition mentale est diablement féconde, puisque dans le cas présent, elle est la recette même de nos facultés d’imagination.
Vous souvenez-vous du paradoxe de Monty Hall, dont je vous avais parlé dans ce billet? Il s'agit d'un jeu imaginaire où vous essayez de gagner un cadeau, caché derrière une seule des trois portes fermées se trouvant devant vous. Dès que vous avez choisi une porte, l'animateur du jeu -qui sait où est la bonne porte- vous indique une porte "perdante" parmi celles que vous n'avez pas choisies et, bon prince, il vous laisse la possibilité de modifier votre choix. Le ferez-vous? La majorité des gens préfèrent maintenir leur choix initial au motif qu'ils ont l'impression que de toutes façons ils ont une chance sur deux de gagner. En réalité, ils auraient deux fois plus de chance de gagner s'ils modifiaient leur choix (si vous n'êtes pas convaincus, faites le test vous-même sur ce site). J'ai découvert dans l'excellent blog de Sciences Etonnantes que l'on a fait passer à des pigeons un test similaire avec des boîtes opaques dont l'une seulement contient de la nourriture. Et là surprise: à force de répéter le jeu, les pigeons finissent par piger le truc et adoptent à 96% la bonne stratégie, alors que dans la même situation un tiers des humains ne démordent pas de leur choix initial.
Asseyez-vous et faites des cercles dans l’air avec votre pied droit, dans le sens des aiguilles d’une montre. Ca y est? Tout en continuant à tourner votre pied, essayez de dessiner des ronds horizontaux dans l’autre sens avec votre main gauche. Avec un peu de concentration vous devriez arriver sans trop de problème à faire les deux mouvements en même temps. Vous y êtes? Bravo!
Maintenant, essayez de faire la même chose avec votre pied droit et votre main droite tournant en sens inverse. C’est beaucoup, beaucoup plus dur! En variant les combinaisons (pied gauche/main gauche ou pied gauche/main droite) vous vous rendrez sans doute compte qu’il est très facile de désynchroniser son pied et sa main opposés mais très difficile de le faire lorsqu’ils sont du même côté.
Je n’ai pas lu d’explication à cette bizarrerie, mais il me semble que ça vient tout simplement du câblage de notre cerveau. Chaque hémisphère cérébral contrôle les membres du côté opposé. Lorsqu’on fait l’exercice avec la main gauche et le pied droit, l’hémisphère droit fait tourner le pied gauche dans un sens, et l’hémisphère gauche se charge de la main droite tournant dans l’autre sens: on arrive à désynchroniser les deux mouvements sans trop de difficultés car chaque hémisphère fait une seule tâche à la fois. En revanche lorsqu’il faut travailler main gauche et pied gauche, l’hémisphère droit est le seul à contrôler les deux mouvements et n’arrive pas à faire deux choses en même temps. Je suppose qu’à force d'entraînement on finit quand même par y arriver, en transférant le contrôle d’un des membres à l’hémisphère gauche.
Je vous ai parlé dans ce billet de la thèse d’Etienne Koechlin. Ses travaux ont montré que lorsqu’on exécute deux tâches simultanément, les lobes frontaux gauche et droit prennent chacun en charge une tâche différente, un lobe ne pouvant traiter deux actions à la fois.
Le petit exercice tout simple que vous venez de faire illustre bien cette thèse. On en trouve des tas de variantes - tracer un 6 imaginaire avec une main et un 3 avec le pied par exemple. Les cours de récré sont un terrain de chasse idéal pour les neurosciences!
J'ai essayé de vous montrer dans mon dernier billet que nos processus non conscients font l'essentiel du boulot -décider, bouger, ressentir, percevoir, juger, croire etc. Notre conscience planifie en amont et refait l'histoire après coup, mais sur le moment elle se contente de résister aux mille et une tentations qui s'offrent à chaque instant. Mais comment fait-elle?
La récente crise américaine a montré à quel point nous résistons difficilement aux tentations de la consommation à crédit. La nature ne nous a pas dotés d'un système mental spontanément capable de refuser des gratifications immédiates -s'acheter une maison, consommer des sucreries ou fumer une cigarette- au nom des conséquences futures, financières, médicales ou autres. Il faut croire que ce genre de stoïcisme n'avait pas une grande utilité adaptative pour les premiers hominidés, trop heureux de manger tout ce qui leur tombait sous la main.
A défaut de l'inné, c'est donc grâce à l'apprentissage qu'il a fallu acquérir ce self-control.
Cette semaine j'ai envie de remettre en perspective certains de mes billets précédents qui pourraient laisser croire que notre conscience est dominée par des processus non-conscients et qu'elle s'accommode comme elle le peut avec la réalité, subissant notre comportement tout en prétendant l'orchestrer. Ce serait pourtant lui faire injure que de la réduire au rôle de la "petite voix" des reportages de M6 (elle m'agace cette voix à force!), dont le seul rôle serait d'auto-justifier a posteriori ce qu'on pense, croit ou fait. Je vais donc essayer d'éclairer un peu le rôle de notre conscience et ses liens avec les mécanismes non-conscients de notre cerveau.
Pas facile d’aider son ado à faire ses exercices de maths sans s’énerver quand il se trompe. Pourquoi ai-je tellement plus de mal à garder mon sang-froid avec mon numberOne qu’avec un autre enfant? Je viens peut-être de trouver l’explication dans une récente conférence de Stanislas Dehaene (ce type est génial, depuis le temps que je vous en parle...) sur les mécanismes de jugement de soi, du type “Ai-je confiance en ma réponse?”, “Me suis-je trompé?”, “Ai-je compris?” etc, bref sur ce que les scientifiques appellent la métacognition.
La mode est aux produits qui boostent la mémoire. Mais il y a des gens qui paieraient cher pour oublier un souvenir pénible. Comme dans le film “Eternal Sunshine of the Spotless Mind” où Jim Carrey se fait effacer de son cerveau le souvenir de son amour malheureux pour Kate Winslet. Science fiction? Oui, pour les humanoïdes sans doute. Mais si vous vous sentez une âme de rat de laboratoire, ça peut peut-être s’envisager. Début de recette pour apprentis-sorciers...
L’oubli nous évoque un phénomène inévitable, une sorte de dégradation naturelle de la mémoire comme l’érosion qui effacerait des traces sur le sable. Alors que la mémoire semble être le propre du vivant, un courageux effort contre-nature, on associe plutôt l’oubli au monde de l’inerte, à la nature qui reprend ses droits après la mort. L’analogie est tentante mais trompeuse. Je vous avais déjà raconté dans ce précédent billet sur les trous de mémoire combien l’oubli est un processus plus subtil que ça. Non seulement on peut oublier sur commande mais surtout l’oubli nous est bien utile pour s’adapter au changement, nous évitant le blanc devant le distributeur de billets lorsque notre code confidentiel a changé. Au hasard de mes lectures j’ai découvert bien d’autres cas où l’oubli s’avère être un auxiliaire à la fois discret et précieux de notre mémoire...
Part 2: Dopamine: le double effet kiss-cool La dopamine a longtemps été considérée comme LE neurotransmetteur du plaisir, le secret de nos transes du "sex, drug and Rock&Roll". Et puis on s'est rendu compte un peu par hasard qu'elle jouait un rôle dans bien d'autres domaines, par exemple dans le contrôle des mouvements. Administrée sous forme de L-dopa, elle soulage presque miraculeusement les tremblements des malades de Parkinson. Mais surtout la dopamine joue sur notre propension à trouver du sens au choses. Je vous ai parlé de l'expérience de Peter Brugger dans mon précédent billet, qui comparait la tendance des gens à distinguer des formes visuelles ou des mots parmi des images embrouillées. Dans une seconde phase, les chercheurs répétèrent l'expérience après avoir administré à tous les sujets une dose de L-dopa. Les sujets les plus sceptiques décelèrent plus souvent des mots et des visages, y compris lorsqu'il n'y en avait pas forcément. Cette expérience répétée depuis sous diverses formes et en double aveugle, semble indiquer que la dopamine accroît notre tendance à distinguer du sens, des "patterns" dans ce qu'on perçoit. Cette hypothèse expliquerait les effets hallucinogènes de la cocaïne et de nombreux amphétamines, dont le principe est justement d'augmenter le niveau de dopamine. A l'inverse, on soigne des syndromes psychotiques tels que la paranoïa ou les hallucinations avec des médicaments qui bloquent les récepteurs de la dopamine...
Pourquoi cette drôle de même molécule jouerait-elle à la fois sur le contrôle des mouvements et sur la propension à trouver du sens aux choses? Pour le comprendre, des chercheurs ont mesuré sur des singes la façon dont les neurones libèrent la dopamine. Le protocole était le suivant: on proposait à l'animal deux images sur un écran, dont l'une (toujours la même) était associée à une récompense. Après avoir effectué une série de gestes routiniers, le singe devait choisir l'une des deux images et il recevait du jus de fruit si c'était la bonne. On constata que les neurones dopaminergiques (c'est comme ça qu'on les appelle) déchargent comme des fous lorsque le singe reçoit une récompense inattendue, par exemple quand il ne connaît pas encore les images qu'on lui présente. A mesure qu'il s'habitue à reconnaître la bonne image, les décharges de dopamine se font moins fortes au moment de la récompense... mais apparaissent dès la présentation de l'image connue. La dopamine répond non seulement aux récompenses inattendues mais aussi à l'anticipation d'une récompense. Ce serait donc en quelque sorte la molécule du désir, qui permet au cerveau d'anticiper une récompense future à partir de quelques indices.
Un système d'apprentissage hors pair
Si cette interprétation est exacte, tous les éléments du puzzle sont en place. D'une part il n'est pas illogique d'imaginer que le même mécanisme nous permettant de faire le lien entre des événements et une récompense soit aussi celui qui nous serve à trouver des relations de causes à effets en général. D'autant plus que les modalités de réponse de la dopamine correspondent précisément aux algorithmes utilisés en intelligence artificielle dans les systèmes de réseaux neuronaux: un protocole d'apprentissage idéal en somme.
Au passage c'est ce qui expliquerait la délicieuse sensation qui nous envahit quand on trouve la solution d'un problème: rien de plus jouissif qu'une décharge de dopamine! Pas étonnant qu'on devienne accroc au Sudoku ou aux mots croisés, le plaisir à résoudre un problème ardu est du même ordre que bien d'autres plaisirs charnels. On comprend que même les dauphins raffolent des problèmes à résoudre! Juste assez de dopamine stimule notre créativité et notre imagination. Trop de dopamine nous rend superstitieux ou paranoïaque, pas assez nous déprime.
Motricité et motivation
Passons au lien étrange qui semble exister entre dopamine et contrôle des mouvements. Pourquoi bouge-t-on? Soit pour fuir, soit -plus fréquemment heureusement- parce qu'on cherche à atteindre grâce à ce mouvement un état de bien-être (manger, se reproduire, socialiser, se gratter etc). L'essentiel de nos gestes sont orientés vers un soulagement ou une récompense. Notre motricité dépend de notre capacité à anticiper ces récompenses, donc du bon fonctionnement de notre système dopaminergique. Mais ce n'est pas tout. En habituant que des rats à une certaine routine leur permettant de recevoir de la nourriture, on a observé qu'ils se montraient beaucoup moins motivés pour effectuer cette routine lorsqu'on inhibait chimiquement dans leur cerveau les récepteurs de dopamine. Par contre, ils manifestaient toujours le même plaisir (en termes d'émission de dopamine) à recevoir de la nourriture quand on leur donnait directement. La dopamine semble jouer à la fois sur le contrôle des gestes et sur la motivation qui les déclenche.
Effets secondaires Ann Klinestiver, une professeur américaine à la retraite et atteinte de la maladie de Parkinson a fait les frais de ce double effet de la dopamine. Pour soigner ses tremblements on lui prescrivit en 2005 du Requip, une molécule qui imite l'effet de la dopamine dans le cerveau. L'effet sur les tremblements fut radical, mais Ann fut contrainte d'augmenter progressivement sa dose quotidienne pour se soulager. C'est alors qu'elle devint littéralement accroc aux jeux de hasard. Alors qu'elle n'avait jamais mis les pieds dans un casino avant son traitement, la voilà subitement obsédée par les machines à sous, y passant ses jours et ses nuits sans pouvoir s'arrêter. En un an, elle perdit 200 000 dollars jusqu'à ce qu'elle arrête son traitement. Son obsession s'arrêta aussi brusquement que ses tremblements reprirent. Que s'est-il passé? Il semble que le surdosage de dopamine ait deux effets face à un jeu de hasard. D'une part il fait ressentir une véritable explosion de plaisir quand on gagne alors qu'on ne s'y attend pas. Ensuite, il excite follement notre machine-à-trouver-des-règles qui s'acharne à essayer de comprendre le fonctionnement de la machine à sous, là où il n'y a bien sûr que du pur hasard. On devient en somme comme les pigeons de Skinner, obsédés et superstitieux en diable.
Deux chercheurs de Cambridge viennent de mettre en lumière ce qui se passe dans la tête des accrocs des jeux et notamment le rôle des coups "presque" gagnants dans l'addiction au bandit manchot. Lorsqu'une personne normale réussit à aligner deux cloches sur trois sur une machine à sou, on s'est aperçu que son cerveau émet une légère décharge de dopamine, plus faible que si elle avait gagné, mais suffisante pour lui procurer une petite pointe de plaisir et l'inciter à tenter sa chance à nouveau puisqu'il semble sur la bonne voie. Ce n'est pas un hasard si les machines à sous multiplient les combinaisons perdantes qui ressemblent aux gagnantes: en induisant en erreur le système cognitif des joueurs, elles leur font surestimer instinctivement leurs chances de gagner au prochain coup... jusqu'à ce qu'ils soient dégoûtés par une longue succession d'échecs. Or pour les accrocs du jeu, on s'est rendu compte que leur système dopaminique réagissait avec quasiment autant d'intensité quand ils faisaient ces coups "presque" gagnants que quand ils gagnaient effectivement. Du coup, au lieu d'être dépités par de trop nombreuses pertes, ces joueurs pathologiques sont regonflés à bloc à chaque fois qu'ils tombent sur un de ces coups "presque" gagnants. Persuadés que le prochain coup sera le bon, ils ne peuvent s'empêcher de rejouer, encore et encore. On peut imaginer que le dérèglement des niveaux de dopamine d'un patient comme A Klinestiver ait créé chez elle exactement le même type de surréaction à chaque fois qu'elle tombait presque sur une combinaison gagnante.
Sport et superstition
Dopamine et sports font naturellement bon ménage. D'une part l'exercice physique prolongé stimule la sécrétion de cette sacrée molécule, ce qui explique qu'on se sente si bien après une séance de sport (... enfin, quand on pratique régulièrement sinon, l'effet courbature l'emporte largement, je parle d'expérience!). Les hamsters qui courent sans arrêt dans leur roue qui tourne sont littéralement accrocs à la dopamine! D'autre part, ce n'est pas pour rien qu'on se dope aux amphétamines: la dopamine augmente à la fois l'endurance et la motivation. Les grands sportifs sont donc souvent de grands sécréteurs de dopamine devant l'éternel et je me demande si cette particularité n'explique pas en partie qu'on trouve autant de superstition dans le sport. Oh, bien sûr, on peut se contenter d'une explication psychologique: porter son maillot fétiche ou un pendentif porte-chance, lacer sa chaussure droite avant la gauche ou utiliser toujours le même casier au vestiaire peut donner au sportif l'impression qu'il contrôle la situation plutôt que de subir les lois du sort. Mais je me demande quand même si un petit excès de dopamine n'entretient pas aussi certaines tocades. Comme chez ces hockeyeurs canadiens qui m'ont bien fait rire...
Sources:
Hollerman & Shultz, Dopamine neurons report an error in the temporal prediction of reward during learning (1998, Nature, pdf)
L'histoire de Ann Klevinster est relatée (entre autres) dans un article du Boston Globe de 2007 L'article de Neurophilosophy sur le rôle des coups "presque" gagnants dans l'addiction aux jeux de hasard
Part1: je veux une explication!
Pourquoi les ventes ont-elles baissé cette semaine? Comment se fait-il qu'on a perdu 0,01% de part de marché ce mois-ci? Je ne sais pas si vous avez remarqué, au boulot il faut toujours avoir une explication prête pour tout ce qui se passe, y compris pour des trucs manifestement aléatoires. Heureusement on ne demande pas à l'explication d'être rigoureuse et encore moins qu'elle soit vérifiée. Il suffit d'en trouver une qui soit suffisamment cohérente et raisonnable. Dans le fond ce besoin d'explication pour tout ce qui se passe d'important autour de nous est universel: nous sommes biologiquement programmés pour interpréter et trouver un sens aux choses, même quand elles n'en ont pas.
Dans une expérience célèbre des années 1970 on demandait à des femmes de juger de la qualité de quatre bas nylon sur des présentoirs devant elles. En réalité ces bas étaient rigoureusement identiques mais elles n'en savaient rien et elles ont fourni plus de 80 raisons différentes de préférer tel ou tel bas, en termes de couleur, de texture ou d'élasticité. Ne rigolez pas trop vite bandes de machos, personne n'échappe à la rationalisation a posteriori, c'est plus fort que nous. Il suffit de parcourir la presse financière pour se convaincre que les explications contradictoires ne font peur à personne quand il faut expliquer des cours qui jouent au yo-yo. Nassim Taleb rappelle malicieusement dans "Le Cygne Noir" que lorsque Saddam Hussein fut arrêté en 2003, Bloomberg diffusa coup sur coup deux flashes. Le premier, à 13H01 titrait: "Hausse des bons du Trésor américain; l'arrestation de Saddam Hussein pourrait ne pas enrayer le terrorisme". Le second, une demi-heure plus tard: "Chute des bons du Trésor américain; l'arrestation de Hussein accélère la perception du risque". Au moins ces dames avaient eu le bon goût de ne pas se contredire dans leurs explications, elles!
Un besoin universel...
Toutes les sociétés ont en commun d'avoir inventé une mythologie particulière, un récit fondateur qui explique pourquoi le soleil se lève, pourquoi on meurt, d'où vient la vie etc. "Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute" écrivait Cioran... Cette mythologie originelle est la signature identitaire d'une société et la source de tous ses rituels. Comme dans ce passage irrésistible de Men in Black2 (après Cioran, la chute est brutale, pardonnez-moi) où un peuple de petits aliens enfermé depuis des générations dans le casier d'une consigne de gare vit dans l'ignorance de ce qui se passe de l'autre côté de la porte, et voue un culte étrange aux objets enfermés dans ce casier:
Ce besoin irrépressible de trouver des règles et d'y caler des rituels n'est même pas le propre de l'homme. Dans une expérience réalisée en 1948 le psychologue américain Burrhus Skinner enferma un pigeon dans une caisse munie d'un dispositif distribuant de la nourriture à intervalles réguliers. Les pigeons auraient pu se contenter d'attendre que la nourriture tombe toute seule, mais pas du tout! Trois fois sur quatre, l'animal est tenté d'attribuer le déclenchement de la distribution de nourriture à l'action qu'il est en train de faire pile à ce moment là. En répétant cette action, il reçoit de nouveau de la nourriture. Forcément, puisque celle-ci est distribuée à intervalles réguliers quoiqu'il arrive, mais le pigeon ne le sait pas et ce premier succès l'encourage à recommencer la manoeuvre. A force de renforcements répétés, il s'auto-conditionne pour ce comportement totalement absurde. Certains pigeons tournent sur eux-mêmes, d'autres tapotent la caisse à un endroit ultra précis, hochent la tête, battent des ailes, lèvent les pattes etc. Les pigeons deviennent littéralement superstitieux!
La preuve par l'illusion optique
On ne fait pas autre chose, remarque Skinner, lorsqu'au bowling on incline instinctivement son corps vers la gauche quand on vient de lancer la boule un peu trop à droite, comme si bouger son corps après coup allait rectifier la trajectoire. Nous sommes tous des pigeons en somme, programmés pour détecter sans cesse des relations de causalité, pour décoder le monde qui nous entoure. Certaines illusions optiques illustrent à merveille notre tendance irrépressible à trouver du sens au bruit. Dans le motif de Kanizsa (à gauche) par exemple vous ne pouvez sans doute pas vous empêcher de voir un triangle blanc au milieu de la figure car ce triangle fantôme donne du sens à la figure, en expliquant à la fois les encoches des trois disques noirs et les interruptions dans le tracé du triangle central. Sur l'image de Peter Ulric Tse (à droite) vous voyez probablement un cylindre fantôme en relief et la figue en noir vous semble nécessairement en 3D. Dans un autre registre, nous avons un biais naturel à voir des visages partout. Comme ces bébés oiseaux qui reconnaissent leur mère à la tâche rouge sur son bec, il nous suffit de voir deux points à la même hauteur avec un trait horizontal en dessous pour percevoir immédiatement un visage:
Le plus étonnant en l'occurrence n'est pas tant notre capacité à détecter un visage que notre incapacité à ne pas en voir un. C'est l'expérience du masque de Chaplin, qu'on n'arrive pas à voir à l'envers:
Rien d’étonnant donc, à ce que les formes irrégulières des nuages, les constellations ou la surface des planètes soit un terrain de jeu fabuleux pour notre obsession à détecter des formes connues.
En 2002 le neurologue suisse Peter Brugger s'est demandé si 'il existait un lien entre la sensibilité des personnes défendant des théories ésotériques ou surnaturelles et leur propension à distinguer des formes visuelles même lorsqu'il n'y en a pas. Pour le savoir, il a présenté à 20 personnes croyant au paranormal et à 20 autres plus sceptiques, des flashes très rapides d'images et de lettres représentant -ou non- des visages et des mots. Bingo! Les premiers ont cru distinguer beaucoup plus de visages et de mots qu'il n'y en avait en réalité, et inversement les seconds en ont décelé beaucoup moins.
Aux origines du besoin d'expliquer
D'où nous vient cette obsession à rechercher sans arrêt des relations de cause à effet? On peut penser qu'un tel instinct constitue un avantage adaptatif décisif quand il permet de repérer plus vite une proie, un prédateur ou un partenaire sexuel en s'aidant de très subtils indices. Dans les zones surpêchées, les poissons sont plus méfiants qu'ailleurs, alors qu'ils appartiennent à la même espèce. En tant qu'hominidé, nous aurions simplement poussé à l'extrême cette tendance innée à trouver des règles.
Sur un plan purement psychologique, donner du sens à tout ce qui nous entoure nous procure aussi la rassurante impression de maîtriser la situation, surtout quand ça va mal. On avait vu dans ce billet comment les patients atteints de syndromes neurologiques importants s’inventent des histoires rassurantes pour expliquer leur état. Une explication simple rend les situations difficiles plus supportables et d'ailleurs les théories du complot et autres croyances ésotériques n'ont jamais autant de succès que pendant les crises.
Mais l'hypothèse qui m'a le plus convaincu est que nous ne pourrions engranger de telles quantités d'informations si l'on n'avait pas des règles permettant de les retenir facilement. Notre cerveau n'est pas un ordinateur capable de mémoriser des millions d'informations indépendantes les unes des autres. Pour assimiler une nouvelle information il nous faut la relier au réseau de connaissances déjà en place. Ces liens logiques ou imaginaires permettent d'ancrer plus facilement ces nouvelles données dans le tissu de nos connaissances existantes. Les règles sont aussi la manière la plus efficace de réduire la quantité d'informations à mémoriser: comment feriez-vous si vous n'aviez pas intégré la loi qui veut que tous les objets tombent naturellement par terre, ou celle qui nous fait percevoir comme plus petit un objet lointain? Trouver une règle permet donc de retenir plus de choses en demandant moins de travail au cerveau. Pour rester dans la métaphore de la mémoire informatique, "donner du sens" c'est à la fois indexer l'information et la compresser. Le sentiment du beau
Allez, pendant que je suis moi-même en pleine recherche de sens, je me lance dans une Xochipithèse un peu hardie. Vous avez certainement déjà éprouvé un sentiment de beauté devant une théorie incroyablement puissante, une formule parfaitement ajustée ou une démonstration particulièrement élégante. Bon admettons que ce soit le cas. J'émets l'hypothèse que cette sensation d'esthétique émerge du contraste entre la concision du résultat et la profusion d'informations qu'il représente. Si la formule S = k log W est gravée sur la tombe de Boltzmann et que l'on voue un tel culte à la célèbre équation E=mc² d'Einstein, c'est sans doute que l'on est saisi par la portée immense de formules aussi lapidaires. La beauté proviendrait de l'extrême condensation d'une complexité. Le principe du rasoir d'Ockham (qui proscrit l'usage d'hypothèses superflues) serait d'une nature aussi esthétique que philosophique.
Certaines phrases me font le même effet dans tous les domaines, en psychologie ("L'humour est la politesse du désespoir"), en droit ("Nul ne peut invoquer sa propre turpitude", le fameux "Nemo auditur..."), en politique ("Gouverner c'est faire croire") etc. Une théorie ou une formule devient belle lorsque l'on ne peut ni la simplifier (c'est-à-dire la rendre plus concise) ni l'améliorer (c'est-à-dire augmenter sa portée). Je ne sais pas dans quelle mesure cette idée s'applique au monde de l'Art, où la concision n'est pas une vertu cardinale. Pourtant on peut aussi considérer qu'un poème est beau lorsqu'il est totalement irréductible, lorsqu'on ne peut retirer ni modifier aucun de ses mots sans altérer l'impression produite. C'est ainsi que je lis l'aphorisme de Paul Valéry -"Rien de beau ne peut se résumer". En tous cas, je me dis qu'il y a sans doute là quelque chose à creuser...
La prochaine fois, je vous parlerai des mécanismes biologiques derrière tout ça. En attendant, je vous laisse savourer cette vidéo extraordinaire de Michael Shermer qui m'a inspiré sur ce sujet:
L'exemple de la technologie vue comme une "boîte de Pandore" est une de ces analogies fascinantes dont je parlais dans un précédent billet. Après avoir déclenché Hiroshima, Tchernobyl, Bhopal et les marées noires, nous nous méfions des apprentis-sorciers. Plus question d'envisager l'introduction des OGM, des nanotechnologies ou des thérapies géniques sans se barder d'abord du "principe de précaution", sorte de préservatif mental contre tous les risques technologiques.
Ce qui me gêne avec cette image d'une "boîte de Pandore" est qu'elle suppose la technologie comme complètement extérieure à nous-mêmes. C'est évidemment le cas si l'on pense à une invention en particulier. Mais à l'échelle de l'humanité, la technologie a tellement influencé l'évolution de notre anatomie qu'elle en est devenue partie intégrante. Génétiquement par exemple: depuis que l'on a domestiqué le feu, notre système digestif s'est tellement modifié que nous ne digérons plus ni la viande crue et ni la plupart des végétaux si on ne les cuit pas. La cuisine est en quelque sorte devenu notre premier estomac.
L'invention des outils et des armes a également influencé notre morphologie: heureusement que l'on ne compte pas sur nos mâchoires et sur nos griffes pour chasser le gibier! L'élevage a sans doute aussi joué sur notre génôme par le biais de la sélection naturelle, tant la tolérance au lactose -transmissible héréditairement- a pu être un avantage génétique. Nous sommes donc génétiquement en partie le produit de la technologie. Je me demande même si nous aurions pu perdre à ce point notre pilosité si l'on n'avait pas généralisé l'usage des vêtements.
Notre cerveau s'est lui-même construit en partie autour de la technologie. On s'imagine habituellement que l'apprentissage de la lecture, du calcul ou d'un langage correspond à des connexions neuronales supplémentaires, acquises en plus de celles qui se seraient élaborées de toutes façons, un peu un tableau noir sur lequel on imprime des connaissances ou un disque dur qui enregistre des programmes nouveaux. Or ces images sont aussi simples que trompeuses car de tels apprentissages supposent non seulement qu'on ajoute mais aussi qu'on supprime certains acquis. L'apprentissage de la lecture, par exemple, tire parti de nos capacités mentales à reconnaître rapidement des formes élémentaires. Mas ce "recyclage neuronal" comme l'appelle Stanislas Dehaenea un inconvénient: nous sommes programmés pour considérer comme équivalents une forme et son image dans un miroir. C'est bien pratique car ça permet de reconnaître un lion instantanément, qu'il arrive depuis la droite ou depuis la gauche. Notez au passage que cette capacité à symétriser horizontalement n'a pas d'équivalent dans le sens vertical puisqu'on a bien du mal par exemple à détecter une anomalie sur un visage tourné à l'envers. C'est le fameux "effet Thatcher" dont vous vous rendrez compte en retournant l'image ci-dessous (source: ici)
Cette tendance instinctive à rendre la gauche et la droite équivalentes explique pourquoi les enfants écrivent souvent "en miroir" au début et ont du mal à distinguer entre un b et un d, entre un p et un q. Apprendre à lire et à écrire exige d'eux qu'ils désapprennent l'équivalence entre gauche et droite. Autrement dit l'apprentissage de la lecture transforme nos structures mentales en profondeur, en ajoutant certains automatismes et en éliminant d'autres, de sorte qu'ensuite on ne voit plus le monde de la même façon.
Le même principe de remodelage mental est à l'œuvre pour l'apprentissage du langage. Contrairement aux idées reçues, un très jeune enfant distingue plus de subtilités phonétiques qu'un enfant plus âgé. Anne Christophe explique (dans cette conférence) qu'à mesure que les enfants apprennent une langue, ils cessent de prêter attention aux phonèmes non pertinents dans cette langue jusqu'à ne plus pouvoir les distinguer. Apprendre une langue c'est donc à la fois ajouter et éliminer des facultés dans notre cerveau. Une langue n'est certes pas ce qu'on appelle une "invention technologique" mais ce processus de recyclage neuronal semble à l'oeuvre chaque fois qu'on acquiert une nouvelle faculté. On a mis en évidence par exemple un lien inattendu entre les ressources cérébrales utilisées pour calculer et celles dédiées à l'évaluation des distances. En étudiant les saccades involontaires des yeux, Stanislas Dehaene a découvert qu'une addition déplace notre attention spatiale vers la droite, et une soustraction vers la gauche, d'une distance proportionnelle aux quantités. On peut donc raisonnablement penser qu'à chaque fois qu'on apprend un nouveau savoir-faire (conduire une voiture, faire du ski, réparer un moteur, jouer aux échecs...), on modifie légèrement l'organisation interne de notre cerveau et que cette réorganisation influence à son tour nos comportements, nos capacités d'apprentissage etc.
A l'échelle de notre évolution biologique, la technologie a donc bel et bien contribué à notre construction neuronale et génétique. D'une certaine manière, nous sommes en partie le fruit biologique de nos propres inventions! Un bel exemple de bootstrapping qui m'amène à essayer de pousser cette idée un cran plus loin. Dawkins (que j'apprécie assez modérément par ailleurs) compare les organismes vivants aux véhicules de "gènes égoïstes" dont les plus réussis se diffusent en grand nombre. Ne pourrait-on pas de la même façon envisager l'espèce humaine comme l'incarnation du "progrès technologique", sorte de mème nous utilisant comme véhicule pratique pour se déployer le plus possible? Bien sûr, chaque société conserve la liberté de renoncer ou de contrôler ses avancées technologiques en fonction de ses croyances culturelles ou morales. Mais ce libre-arbitre n'a de sens qu'à court terme. L'histoire de l'humanité semble montrer qu'à l'échelle de plusieurs siècles, toutes les technologies accessibles finissent par se déployer au maximum de leur puissance, exactement comme les molécules de gaz finissent statistiquement par occuper tout l'espace qui leur est offert quelle que soit la nature du gaz. Nous serions comme des molécules de gaz, à la fois capables de contrôler notre lendemain mais incapables de résister à la longue à une forme de déterminisme technologique. Tôt ou tard, l'intégralité des avancées technologiques disponibles s'imposent à nous, quelles qu'en soient les conséquences. Dans cette perspective l'homme ne serait-il plus qu'un pur artefact de la technologie?
Billets connexes: Comment on lit sur les neurones de la lecture Les neurones des nombres: sur ceux... du calcul.
J'ai été impressionné par les récentes histoires de bébés oubliés toute la journée dans la voiture. Distraction pathologique? Pas du tout: leurs mères paraissaient tout à fait équilibrées mentalement. Par contre elles étaient toutes sous le choc d'un violent traumatisme le matin même suite à un accident de voiture, un autre enfant hospitalisé etc. Ces drames illustrent spectaculairement comment un excès d'émotion peut altérer notre lucidité. Sans tomber dans ces extrêmes, nous devenons très vite distraits ou influençables dès que notre esprit est trop occupé à quelque chose...
La négligence attentionnelle
Vous connaissez peut-être ce test très célèbre. Vous devez compter sur cette vidéo le nombre de passes qu'effectue l'équipe en noir. Concentrez-vous et regardez bien...
Entre la moitié et les trois-quarts des personnes qui voient la vidéo ne remarquent pas le gorille qui surgit au milieu des joueurs. Notre cerveau est une très belle machine, mais il ne peut porter son attention que sur une seule chose à la fois. Occupé à compter les passes, on zappe en général le détail incongru quand rien ne vient nous alerter (l'effet réussit d'autant mieux que le gorille entre doucement au milieu des joueurs et que sa couleur se fond parmi eux). Cette focalisation de l'attention est la recette de base de tous les prestidigitateurs: pendant qu'une colombe surgit de leur main droite vers laquelle ils regardent, personne ne regardent ce que fait leur main gauche. Voici un autre exemple moins connu que le gorille:
êtes-vous tombé dans le panneau, attentifs aux cartes et aux mains des magiciens? La lucarne de notre attention est décidément bien étroite... Certains chercheurs vont même jusqu'à penser que l'onl ne peut prendre conscience que d'une couleur ou d'une forme géométrique à la fois. Voici l'expérience qui inspire leur hypothèse: on vous présente successivement et très rapidement deux images représentant chacune un motif différent (un carré rouge puis un carré bleu) sur un panneau. Vous n'aurez pas trop de mal à vous souvenir de la localisation de chaque motif et de sa couleur. Si maintenant on vous présente rapidement l'image complète avec les deux motifs, vous vous souviendrez de leur agencement mais aurez plus de mal à vous souvenir de leur couleur respective.
L'effet est démultiplié lorsqu'on combine plusieurs couleurs, plusieurs motifs et plusieurs localisations possibles. Les auteurs en concluent que la prise de conscience complète d'une image composite exige de balayer lentement l'image complète du regard et de fournir un effort volontaire d'attention à en saisir toutes ses dimensions (couleurs, motifs etc). Il n'y a qu'au cinéma que les héros se souviennent de tous les détails périphériques d'une scène. D'autant que si l'émotion entre en jeu on a vu dans ce billet que l'attention se focalise encore plus sur le centre de la scène (le fameux "weapon effect").
Pensée et boulimie La focalisation de l'attention réduit aussi nos facultés à décider en conscience. Dans une série d'expériences très amusantes des chercheurs américains ont demandé à des étudiants de tirer au sort une enveloppe contenant un nombre à mémoriser. Pour certains (le groupe 1) le nombre était à deux chiffres et pour d'autres (le groupe 2), c'était un nombre à 7 chiffres. La consigne consistait à se souvenir de ce nombre et aller l'écrire à l'autre bout du bâtiment. En chemin, les étudiants étaient invités à boire un verre et à grignoter quelque chose. Ils avaient le choix entre un gâteau au chocolat et une salade de fruits, avant de poursuivre leur route. Tout le but de l'expérience consistait en fait, non pas à évaluer leur mémoire, mais à observer ce qu'ils choisissaient à manger. Très bizarrement, les étudiants du groupe 2 ayant à se souvenir d'un grand nombre succombaient beaucoup plus souvent (63%) à la tentation d'un junk food que ceux du groupe 1 (41%). Vous avez dit bizarre? Quel rapport entre la taille du nombre à mémoriser et lle goût des étudiants? L'explication des chercheurs est la suivante: notre mémoire de travail peut stocker jusqu'à sept choses maximum; au-delà il faut utiliser des trucs mnémotechniques. Absorbés par l'effort de mémorisation, les étudiants du groupe 2 n'ont plus suffisamment de ressources mentales pour résister à leurs pulsions gourmandes. Sous l'effet de cette "surcharge cognitive", ils choisissent mécaniquement le dessert le plus tentant. Les étudiants du groupe 1 n'ont pas ce problème puisque leur effort de mémorisation n'exige pas toute leur attention. Ils peuvent sans problème dédier quelques microsecondes de leur processeur mental pour choisir un dessert et privilégient parfois un truc sain. Le contraste est encore plus marqué pour les individus de nature impulsive: en situation de surcharge cognitive 80% préfèrent le gâteau au chocolat alors qu'ils ne sont que 40% en temps normal.
Consommation ou compensation?
Cette faiblesse naturelle peut-elle être exploitée par le marketing? La sur-abondance de sollicitations qui abreuvent le consommateur sur les lieux de vente le rend-elle plus sensible à la tentation? On n'en a pas de preuve directe, mais une expérience faite en 2007 a tenté de mesurer le lien entre consommation et contrainte psychologique. On a demandé à des collégiens de faire un exercice de libre association de pensées. Certains d'entre eux avaient la consigne de ne pas penser à un ours blanc (pourquoi un ours blanc, allez savoir...), tandis que les autres étaient libres de penser à ce qu'ils voulaient. Puis on a distribué à tous 10$ de récompense qu'ils pouvaient dépenser dans la boutique du collège ou garder pour plus tard. Les collégiens interdits d'ours blanc ("Thought Suppression" sur le graphique) ont dépensé bien davantage que ceux du groupe contrôle ("No Suppression") surtout lorsqu'ils sont naturellement impulsifs ("High BIS"):
Ici on ne peut plus vraiment parler de surcharge cognitive puisque les étudiants ont terminé leur exercice au moment d'acheter des produits. Le besoin de consommer semble plutôt lié au relâchement de leur auto-contrôle, comme un muscle qui se détend après avoir été sollicité. Et plus l'effort a été grand, plus le besoin de compenser est important. On craque pour un petit extra après un petit effort, mais en cas de stress intense et prolongé, ce besoin de compenser peut devenir pathologique, boulimie ou frénésie incontrôlable d'achat selon l'humeur. Un sentiment de tristesse renforce le besoin de consommer et par ailleurs, si l'on est dégoûté, on aurait plutôt tendance à se débarrasser à n'importe quel prix de ce qu'on veut vendre: après une humiliation nationale en Coupe du Monde, eBay doit se frotter les mains!
Allez, à la demande générale, une petite parenthèse sur la fièvre acheteuse...
L'achat compulsif toucherait -d'après ce site- plus de 1% de la population, des femmes à 80% et pour plus des trois quarts d'entre elles concernent les vêtements et les chaussures en particulier. Pourquoi les chaussures se demande ma Xochipillette? Nature et Science sont muets sur le sujet, par contre les blogs féminins regorgent de théories scientifiques sur le sujet. Dix-neuf paires en moyenne chez les Américaines. Et une sur 12 admet en avoir plus de 100 à la maison! Tout commence par le processus d'achat génialement décrit par ce site (en anglais):
Les expertes du sujet voient une foultitude de raisons pour lesquelles les chaussures sont l'achat compulsif idéal:
1) Elles reflètent facilement l'humeur du moment, même si on est habillé basiquement; et d'ailleurs on peut se permettre une fantaisie bien plus grande avec ses chaussures qu'avec le reste de sa garde robe.
3) Les chaussures sont la première chose qu'une femme regarde chez quelqu'un (paraît-il?).
4) On peut toujours mettre ses chaussures même si l'on a pris ou perdu 20 kg 10kg.
5) Les chaussur es sont les seuls vêtements qu'on voit intégralement quand on les porte sur soi
6) Cendrillon a séduit le Prince Charmant grâce à ses pantoufles de vair verre.
Perso j'ai une explication plus simple: un beau soulier a tous les attributs d'un bijou et c'est le seul bijou qu'une femme peut s'offrir sous l'alibi de l'utilité et du confort pour marcher...
Le New Scientist a publié un très bon article récemment sur l'origine de la latéralité chez les animaux (hommes compris). C'est vrai ça: pourquoi l'homme est-il majoritairement droitier alors que nous sommes extérieurement parfaitement symétriques? Pourquoi l'antenne droite des abeilles est-elle plus sensible que la gauche? Petit tour non exhaustif de la question, histoire surtout de découvrir des trucs rigolos chez nos z'amies les bêtes... D'abord les hypothèses farfelues sur l'avantage sélectif direct J'aime bien ces histoires absolument invérifiables qu'on invente pour coller à la théorie darwinienne. La plus jolie est celle de Lee Salk qui constata dans les années 1960 que les bébés se calment lorsqu'ils entendent les battements du cœur de leur mère. Pour cette raison, Maman Homo Sapiens porte son rejeton sur son sein gauche depuis l'aube de l'humanité, et à force, la sélection naturelle a progressivement éliminé les femmes qui ne savent pas utiliser leur bras droit resté libre... Et les hommes me direz-vous? Facile: ceux qui se battent contre des grands fauves en utilisant leur main droite éloignent davantage leur cœur des attaques meurtrières et ont donc été favorisés par la sélection naturelle, voilà tout! Plus raffinées: les hypothèses mécaniques Le narval a longtemps été une énigme car sa grande défense spiralée est en fait sa dent gauche hypertrophée (source des photos: ici et là). Pourquoi la dent gauche, et pas la droite? La seule explication que je connaisse est celle qu'en donne D'Arcy Thompson[3]. D'après lui "chacun des puissants coups de queue de l'animal ne le propulse pas seulement vers l'avant, mais lui imprime en plus une torsion qui le fait brutalement pivoter sur le côté; (...) A la base de [sa corne], qui est assez fragile, le "couple" qui impose à la corne de suivre le mouvement de torsion du corps agit avec toute son efficacité." Ainsi durant toute la durée de sa croissance, "la lente rotation de la corne corrige toute tendance à subir une courbure ou une flexion dans l'une ou l'autre direction." Comme il conclut joliment, ce n'est pas la corne qui pivote en synchronisation avec le reste du corps, mais "l'animal, pour ainsi dire, tourne lentement, très lentement, et petit à petit autour de sa propre corne!". Si le narval vous intéresse, sachez qu'on a enfin découvert l'utilité d'un appendice aussi encombrant. Contrairement à ce que l'on croyait, ce n'est pas (seulement) pour permettre aux mâles de faire des duels pour les beaux yeux de leur belle. Cette dent leur servirait simplement comme antenne, extrêmement sensible grâce à son anatomie étrange (avec la pulpe sensible à l'extérieur pour ainsi dire). De la mesure en dent réel en quelque sorte!
Evidemment, l'explication n'est que partielle: si la rotation du corps du Narval est toujours orientée dans le même sens, c'est que l'anatomie du corps de l'animal est globalement asymétrique. Sur cette fascinante question à la frontière entre physique et génétique je vous renvoie aux deux très bons billets de Tom Roud (ici et là). On doit trouver le même genre d'explication à la circumnutation des plantes grimpantes (le sens de l'hélice suivant laquelle elles poussent). Et si vous n'arrivez pas à caser ce gros mot dans un dîner en ville, essayez plutôt Shakespeare: "Ainsi le liseron (qui pousse selon une hélice droite, NDLA) et le chèvrefeuille embaumé (hélice gauche, NDLA) s'entrelacent doucement" (Songe d'une Nuit d'Eté, Acte IV, scèneI).
L'hypothèse de la coordination des mouvements collectifs Les comportements asymétriques collectifs sont plus simples à comprendre. Par exemple les chauve-souris de l'espèce Molosse, au Nouveau Mexique sortent par milliers de leur grotte en décrivant une ellipse qui tourne systématiquement dans le sens des aiguilles d'une montre [1]. Vu leur densité et leur vitesse d'envol, cette convention semble une question de sécurité publique. Imaginez la catastrophe aérienne si certaines bestioles tournaient en sens inverse! On a comparé ce niveau de coordination chez 16 espèces de poissons différentes mis face à une simulation de prédateur. Comme on pouvait s'y attendre les espèces grégaires fuient la plupart du temps d'un seul côté alors que les espèces moins grégaires s'éparpillent plus souvent de tous les côtés. Allez savoir, c'est peut-être grâce à ce mécanisme que l'on se fait la bise en commençant toujours du même côté?
On peut extrapoler cette explication aux réflexes des prédateurs chassant en groupe -une meilleure coordination les aidera à coordonner leurs attaques. Un peu de théorie des jeux pourrait même expliquer pourquoi on trouve toujours une petite minorité "déviante" dans ces populations, bénéficiant de l'effet de surprise chez l'ennemi. A condition bien sûr que ces comportements atypiques restent marginaux pour ne pas perturber la cohérence du groupe. Dans nos propres sociétés, cet "avantage aux gauchers" est particulièrement flagrant dans de nombreux sports individuels (tennis, boxe, escrime...).
Tous les poissons plats ont bien compris qu'il valait mieux pour chaque espèce qu'elle soit toujours orientée dans le même sens. C'est la raison pour laquelle durant la métamorphose de l'alevin (qui lui, est symétrique) c'est toujours le même œil qui migre sur le flanc opposé. Les turbots se retrouvent sur le flanc gauche, la plie et la sole sur le flanc droit et tout va bien (sources des photos: ici).
Il y a un poisson d'eau douce qui n'a pas bien compris cette règle d'or, c'est l'anableps. Il n'est pas plat, mais on ne peut pas non plus dire qu'il ait été gâté par la nature celui-là. Il a même franchement l'air un peu monstrueux, avec ses yeux bizarres qui lui permettent de voir à la fois au-dessus et au dessous de la surface de l'eau. Bref, dans cette drôle d'espèce les femelles ont en eu la mauvaise idée d'avoir leur conduit génital orienté tantôt à gauche, tantôt à droite et les mâles pareil avec leur zizi. Un vrai casse-tête sexuel car un mâle droitier ne peut s'accoupler qu'avec une femelle droitière! Qui a dit que la Nature était bien faite?
L'anableps en pleine action (photos de aquarticles.com où tout est bien expliqué pour les anableps n'ayant pas compris le BA-ba du Kamasutra)
Quatrième hypothèse: la latéralisation du corps reflète celle du cerveau Indépendamment de ces fous d'anableps, l'hypothèse d'une coordination collective n'explique pas tout. Pourquoi constate-t-on si souvent une latéralité (droite ou gauche) privilégiée pour certaines facultés? Pour ce qui concerne notre "dextritude" humaine il semble qu'il faille chercher du côté gauche de notre cerveau gauche, là où réside la plupart de nos capacités pour le langage. Or l'hémisphère gauche de notre cerveau contrôle la moitié droite de notre corps ergo nous sommes souvent droitiers. Le cerveau gauche des autres vertébrés est beaucoup moins intéressé par les nourritures spirituelles que par la nourriture tout court! Des animaux aussi divers que les poissons, des crapauds, des oiseaux ou des baleines attaquent leurs proies plutôt par la droite.
OK me direz-vous, mais ça ne répond pas à la question: à quoi sert cette spécialisation cervicale? Je n'ai pas trouvé d'explication complètement convaincante sur le sujet, mais un faisceau d'indices laisse penser qu'un cerveau asymétrique est plus efficace pour certaines tâches. Les perroquets sont un bon sujet d'étude car ils sont parfois latéralisés et parfois ambidextres. En leur demandant d'effectuer des tâches compliquées (comme remonter une friandise pendouillant au bout d'une ficelle, en s'aidant astucieusement de leur bec et de leurs pattes), on a vérifié que les perroquets latéralisés s'en sortent beaucoup mieux que leurs collègues ambidextres.
Chez l'homme certaines facultés rares -comme l'oreille absolue- coïncident selon B. Lechevalier, avec "une asymétrie plus grande de la surface des planums temporaux au bénéfice du côté gauche. Une telle asymétrie existe chez tous les sujets, mais elle est plus marquée chez les détenteurs de l'oreille absolue" [2]. A l'inverse, l'imagerie médicale confirme que des troubles comme la dyslexie pourraient être liés à une insuffisante asymétrie entre nos deux cerveaux droit et gauche. De quoi vous consoler de n'être pas ambidextre comme Léonard de Vinci...
Quatrième Cinquième hypothèse: la latéralisation (du cerveau) permet de faire deux choses en même temps Et oui, vous aussi pouvez vous concentrer sur deux choses simultanément! Mais pas plus de deux, comme viennent de le montrer Etienne Koechlin et Sylvain Charron, neurologues à l'INSERM dans le dernier numéro de Science. Ils ont découvert que pour y parvenir chacune des tâches est prise en charge par un hémisphère différent:
Des chercheurs ont donc comparé les comportements des deux types de poussins (avec ou sans latéralité) lorsqu'on leur présentait à la fois des graines et l'ombre inquiétante d'un (faux, on n'est pas des bêtes) oiseau de proie au dessus de leur tête. Les poussins couvés à la lumière du jour s'en sortent sans problème: ils zieutent les graines avec l'œil droit et ils surveillent l'ombre du prédateur avec l'œil gauche. Par contre les poussins n'ayant pas de latéralité cervicale manifestent un comportement beaucoup plus instable, changent fréquemment d'œil pour l'une ou l'autre tâche et arrivent finalement beaucoup moins bien à trouver les graines et à localiser l'ombre menaçante. Il semble donc bien que la latéralité cérébrale permet d'être plus efficace quand on fait deux choses à la fois...
Bon à qui revient la palme de la bizarrerie? J'aurais bien voté pour un petit champignon appelé laboulbenia qui ne pousserait que sur la patte arrière gauche de certains insectes et arthropodes. Mais en dehors du livre de Martin Gartner [1] et de ce site, je n'ai pas vraiment trouvé de source qui parle de ce phénomène. Alors par défaut, je propose le titre à nos amis les chats, qui d'après la vidéo du Newscientist ci-dessous, utiliseraient plutôt leur patte gauche quand c'est un mâle qui essaie d'attraper une proie et plutôt leur patte droite quand c'est une minette. Encore que, après de longues heures de test, le conseil de famille Xochipillesque vient de rendre son verdict: Xochiminouche est ambidextre (et pas très très futée d'ailleurs...).
PS. Xochiminouche a une excuse puisque la vidéo du New Scientist montre exactement l'inverse du texte: des éléphants gauchers et des poussins qui picorent sur la gauche! Sources: [1] Martin Gartner, L'univers ambidextre (1985) p80 à 87 [2] Bernard Lechevalier, Le cerveau mélomane de Baudelaire, 2010 p29 [3] D'Arcy Thompson, Forme et Croissance (1961) p222 L'article du NewScientist, Southpaws, the evolution of handedness (2010) Billets connexes: Tête encore pour les associations culturelles associées à la droite et à la gauche Bancs et nuées sur les mouvements collectifs Jeu de réflexion et Miroir, ô mon beau miroir sur notre perception des symétries en général
Je ne voudrais pas que le billet précédent laisse penser qu'il n'y a que nos états d'âme qui soient des "états du corps": notre intelligence toute entière semble pétrie par nos réactions corporelles. Que ce soit pour comprendre des émotions, pour mémoriser ou pour faire des choix rationnels, aucune capacité cognitive ne parvient à échapper complètement à la dictature du corps...
Notre visage, une oreille des émotions? Qui lit l'émotion sur mon visage: les autres? Oui, mais moi aussi! Il semble que l'on se serve de son propre visage pour capter l'émotion des situations. On a par exemple demandé à des volontaires de lire et d'évaluer le contenu émotionnel de petits textes, soit en les forçant à sourire -un stylo serré entre les dents- soit au contraire en les empêchant de sourire -un stylo serré du bout des lèvres. L'expérience a montré que ceux qu'on forçait à sourire lisaient et évaluaient les phrases concernant des choses agréables plus rapidement que ceux qu'on empêchait de sourire ; et vice-versa pour les phrases décrivant des situations désagréables.
Même phénomène devant un visage exprimant une émotion. Un peu sur le même principe que les neurones-miroirs (dont on avait parlé ici) imiter inconsciemment les mimiques de son interlocuteur facilite l'empathie. Une expérimentation très similaire à la précédente a montré que le blocage de ce réflexe mimétique -en serrant un crayon entre ses dents ou en mâchant du chewing-gum- diminuait sensiblement la sensibilité des participants à certaines expressions de leur interlocuteur, notamment celle de la joie qui mobilise le plus de muscles du visage.
C'est vrai que mâchonner ne donne pas un air particulièrement empathique, mais les chercheurs se sont plus intéressés au botox qu'au malabar. Car le principe du botox est justement de bloquer les muscles responsables des rides du front. Dans une étude qui vient de paraître, ils ont comparé le temps de lecture chez des volontaires, avant et après injection de botox. Bingo! Les personnes venant de se faire botoxer lisent plus lentement des phrases tristes -phrases qui en temps normal provoquent précisément un léger réflexe de froncement du front. On n'a pas observé ce ralentissement pour des phrases neutres ou gaies. Ce résultat semble donc cohérent avec l'hypothèse qu'une immobilisation des muscles du front ralentit légèrement (quelques millisecondes, n'exagérons rien) la compréhension émotionnelle des phrases tristes.
Intéressant en théorie, mais évidemment pas de quoi titrer à la une des journaux que le botox rendrait antisocial.On n'a jamais entendu qui que ce soit se plaindre d'asocialité parmi les millions de personnes botoxées chaque année car l'effet est très faible et probablement très temporaire. Notre corps a mille et une ressources pour compenser rapidement ce petit handicap. Songez aux victimes du syndrome de Moebius, affligés d'une immobilité quasiment complète du visage: ces malheureux éprouvent bien entendu des émotions comme tout le monde (photo du NYT). Notre visage émotionnel: un aide-mémoire Si l'on vous demande de vous souvenir d'un événement de votre jeunesse, à coup sûr vous allez vous rappeler quelque chose de "marquant" émotionnellement, en positif ou en négatif. L'émotion est un catalyseur bien connu de la mémoire à long terme: plus une scène nous émeut, plus son souvenir risque d'être durable. On s'attend logiquement à ce que réfréner l'expressivité du visage nuise à la mémorisation de la scène. C'est ce qu'ont essayé de vérifier des chercheurs de Stanford dans une expérience faite en 2000: des volontaires regardaient un film contenant des scènes dramatiques et certains d'entre eux avaient pour consigne de maîtriser l'expression de leur visage de façon à ne laisser transparaître aucune de leurs émotions. A la fin du film, ces participants se souvenaient de beaucoup moins de détails que les autres:
Cette influence de l'émotion et du corps sur la mémorisation explique pourquoi le jeu, l'invention et la diversité des méthodes pédagogiques facilitent l'assimilation. Une évidence sur laquelle l'Education Nationale devrait d'ailleurs réfléchir... On retient mille fois mieux un enseignement quand il s'accompagne d'une expérience émotionnellement marquante. C'est exactement le principe pédagogique qu'adopte Sam Calavitta, un prof de math américain hallucinant qui n'hésite pas à utiliser du pain de mie, du fromage et du salami pour se faire comprendre par ses élèves. Il cherche en permanence des mises en scène de ses cours pour frapper les esprits et les aider à mémoriser ce qu'il essaie de transmettre:
Les émotions pour décider Notre capacité de raisonner "froidement" échapperait-elle à l'influence de nos états corporels? Même pas: la décision de "sang-froid" serait une chimère, si l'on en croit Antonio Damasio. Il raconte par exemple[1] l'histoire d'un de ses patients, Elliot, qui a la suite d'une opération cérébrale avait perdu toute capacité d'organisation dans sa vie: il ne parvenait pas à plannifier son temps, à prendre des décisions, à changer de tâches. Pourtant Elliot réussissait tous les tests psychologiques, à l'exception de ceux qui évaluaient sa sensibilité émotionnelle. Il ne ressentait plus d'émotion, même à la vue d'images fortes comme un accident de voiture. Or en l'absence d'émotion, Elliot arrivait à raisonner abstraitement mais ne parvenait plus à évaluer les situations concrètes et à prendre des décisions adaptées. Damasio en a conclu que l'émotion met du relief dans nos perceptions et nous permet de choisir plus facilement parmi les possibilités qui s'offrent à nous, même (et surtout) quand elles sont équivalentes. Une capacité qui nous évite de finir comme l'âne de Buridan, mort de faim et de soif à force d'hésiter entre son picotin d'avoine et son seau d'eau. Le défaut d'émotion serait au moins aussi préjudiciable à la rationnalité concrète que l'émotion excessive...
Emotion: une histoire de décalage Cette influence de l'émotion sur notre intellect est peut-être moins surprenante qu'il n'y paraît au premier abord. Car finalement à quoi sert une émotion? Darwin défendait la thèse selon laquelle l'émotion était un réflexe permettant au corps de réagir de façon appropriée à une situation inattendu. En augmentant le rythme cardiaque elle prépare à la fuite, en libérant de l'adrénaline elle prépare à l'attaque etc. A petite dose, bien sûr, car trop d'émotion paralyse. Mais l'émotion a une autre fonction un peu moins évidente: celle de signaler corporellement un événement inattendu, d'attirer notre attention pour modifier notre comportement routinier. La meilleure illustration de ce phénomène est ce que la police appelle le "Weapon effect" (l'effet revolver): lors des agressions dans des lieux publics, on a remarqué que les témoins focalisent tous leurs souvenirs sur l'arme de l'agresseur et sont souvent incapables de donner d'autres détails de la scène. Comme si -sous le coup de l'émotion- leur attention avait été entièrement absorbée sur l'objet qui les avait traumatisés.
A la base de chaque émotion, il y aurait donc toujours un certain décalage entre nos attentes et la situation réelle, une tension entre son état intérieur et une réalité? Ma Xochipillette trouve ça évident; moi ça me trouble d'autant plus que ce serait complètement cohérent avec ce que j'avais remarqué sur les causes du rire et de l'humour (dans ce billet) ou de l'émotion musicale (ici). On pleure aussi sous l'effet d'une tension entre ses attentes et ce qu'on vit: la scène la plus lacrymogène de La Rafle est celle où l'infirmière retrouve une poupée oubliée par un enfant au moment de sa déportation. L'émotion provient du contraste entre le bonheur insouciant associé à ce jouet et le destin tragique de l'enfant.
Et vous qu'en pensez-vous? Sources: [1] Antonio Damasio, L'erreur de Descartes. La raison des émotions (1995) [2] Nathalie Blanc, Emotion et cognition (2006) Ce billet de l'excellent blog Neurophilosophy sur le botox