Science Etonnante a fait un très bon billet comparant l'irrationalité des hommes et celle des singes et pointe du doigt une étrange propriété commune à nos deux espèces. A gain équivalent en moyenne, on préfère éviter les risques quand on vise une récompense (pour l’instant ça semble normal) mais par un effet étrange de renversement on préfère prendre des risques quand il s’agit de minimiser des pertes. Le schéma de son blog explique bien ça: Dans l’expérience 1, les singes préfèrent choisir l’option 1 assurant une pomme supplémentaire à tous les coups plutôt que l’option 2, assurant soit 0, soit 2 pommes supplémentaires. Dans l’expérience 2, par contre, quand on oblige les singes à perdre des pommes, ils préfèrent l’option 2 qui leur fait perdre tantôt 0, tantôt 2 pommes, plutôt que l’option 1 qui leur en fait une à coup sûr. Autrement dit, il y a “aversion au risque” si l’enjeu est une récompense et “goût pour le risque” quand on cherche à limiter ses pertes. L’amour du risque est universel! En cherchant un peu [1], j’ai découvert que la plupart des espèces animales se comportent exactement pareil: des abeilles, des guêpes, des rats, des oiseaux, des poissons etc. L’expérience 1 manipule comme récompenses des trucs à manger en quantités soit fixe, soit variable. L’expérience 2 joue en général sur le temps d’attente de distribution de nourriture (une longue attente est une perte), avec des délais soit fixes soit variables. La plupart des bestioles manifestent une certaine aversion pour les récompenses aléatoires mais une très forte préférence pour les délais variables. Exactement comme nous et nos amis les singes.
Cet étrange reversement des préférences m’a fait penser à la loi de Weber, dont je vous ai déjà parlé ici et là.
Je vous ai raconté dans des billets précédents l’intime relation qui existe entre nos sensations physiques et nos jugements intellectuels ou émotionnels sur le monde qui nous entoure. Heureusement qu’il existe des moments où l’esprit échappe à la tyrannie du corps. L’esprit libre, quand je glandouille dans mon lit le dimanche matin et que mes pensées flottent librement. Mais notre imagination peut-elle vraiment se détacher de notre enveloppe charnelle? Sans doute beaucoup moins qu’on ne pourrait le croire...
Simulation ou stimulation? Essayez de penser au son de la lettre B en formant un O avec les lèvres. Il paraît que c’est plus difficile que si vous aviez la bouche fermée. Marc Jeannerod[1] explique cette bizarrerie par le fait que B étant une consonne labiale, on se représente mentalement sa prononciation en activant les neurones qui commandent le pincement des lèvres. Garder la bouche ouverte contrarie donc (légèrement) notre facilité à imaginer ce genre de son. Selon cette hypothèse, penser à une action mobiliserait les mêmes neurones que si l’on exécutait l’action pour de bon. La seule différence c’est qu’on garde le pied sur l’embrayage pendant qu’on stimule les neurones de l’action en question. Tiens! Revoici l’idée qu’une inhibition mentale est diablement féconde, puisque dans le cas présent, elle est la recette même de nos facultés d’imagination.
Vous souvenez-vous du paradoxe de Monty Hall, dont je vous avais parlé dans ce billet? Il s'agit d'un jeu imaginaire où vous essayez de gagner un cadeau, caché derrière une seule des trois portes fermées se trouvant devant vous. Dès que vous avez choisi une porte, l'animateur du jeu -qui sait où est la bonne porte- vous indique une porte "perdante" parmi celles que vous n'avez pas choisies et, bon prince, il vous laisse la possibilité de modifier votre choix. Le ferez-vous? La majorité des gens préfèrent maintenir leur choix initial au motif qu'ils ont l'impression que de toutes façons ils ont une chance sur deux de gagner. En réalité, ils auraient deux fois plus de chance de gagner s'ils modifiaient leur choix (si vous n'êtes pas convaincus, faites le test vous-même sur ce site). J'ai découvert dans l'excellent blog de Sciences Etonnantes que l'on a fait passer à des pigeons un test similaire avec des boîtes opaques dont l'une seulement contient de la nourriture. Et là surprise: à force de répéter le jeu, les pigeons finissent par piger le truc et adoptent à 96% la bonne stratégie, alors que dans la même situation un tiers des humains ne démordent pas de leur choix initial.
J'ai essayé de vous montrer dans mon dernier billet que nos processus non conscients font l'essentiel du boulot -décider, bouger, ressentir, percevoir, juger, croire etc. Notre conscience planifie en amont et refait l'histoire après coup, mais sur le moment elle se contente de résister aux mille et une tentations qui s'offrent à chaque instant. Mais comment fait-elle?
La récente crise américaine a montré à quel point nous résistons difficilement aux tentations de la consommation à crédit. La nature ne nous a pas dotés d'un système mental spontanément capable de refuser des gratifications immédiates -s'acheter une maison, consommer des sucreries ou fumer une cigarette- au nom des conséquences futures, financières, médicales ou autres. Il faut croire que ce genre de stoïcisme n'avait pas une grande utilité adaptative pour les premiers hominidés, trop heureux de manger tout ce qui leur tombait sous la main.
A défaut de l'inné, c'est donc grâce à l'apprentissage qu'il a fallu acquérir ce self-control.
Part 2: Dopamine: le double effet kiss-cool La dopamine a longtemps été considérée comme LE neurotransmetteur du plaisir, le secret de nos transes du "sex, drug and Rock&Roll". Et puis on s'est rendu compte un peu par hasard qu'elle jouait un rôle dans bien d'autres domaines, par exemple dans le contrôle des mouvements. Administrée sous forme de L-dopa, elle soulage presque miraculeusement les tremblements des malades de Parkinson. Mais surtout la dopamine joue sur notre propension à trouver du sens au choses. Je vous ai parlé de l'expérience de Peter Brugger dans mon précédent billet, qui comparait la tendance des gens à distinguer des formes visuelles ou des mots parmi des images embrouillées. Dans une seconde phase, les chercheurs répétèrent l'expérience après avoir administré à tous les sujets une dose de L-dopa. Les sujets les plus sceptiques décelèrent plus souvent des mots et des visages, y compris lorsqu'il n'y en avait pas forcément. Cette expérience répétée depuis sous diverses formes et en double aveugle, semble indiquer que la dopamine accroît notre tendance à distinguer du sens, des "patterns" dans ce qu'on perçoit. Cette hypothèse expliquerait les effets hallucinogènes de la cocaïne et de nombreux amphétamines, dont le principe est justement d'augmenter le niveau de dopamine. A l'inverse, on soigne des syndromes psychotiques tels que la paranoïa ou les hallucinations avec des médicaments qui bloquent les récepteurs de la dopamine...
Pourquoi cette drôle de même molécule jouerait-elle à la fois sur le contrôle des mouvements et sur la propension à trouver du sens aux choses? Pour le comprendre, des chercheurs ont mesuré sur des singes la façon dont les neurones libèrent la dopamine. Le protocole était le suivant: on proposait à l'animal deux images sur un écran, dont l'une (toujours la même) était associée à une récompense. Après avoir effectué une série de gestes routiniers, le singe devait choisir l'une des deux images et il recevait du jus de fruit si c'était la bonne. On constata que les neurones dopaminergiques (c'est comme ça qu'on les appelle) déchargent comme des fous lorsque le singe reçoit une récompense inattendue, par exemple quand il ne connaît pas encore les images qu'on lui présente. A mesure qu'il s'habitue à reconnaître la bonne image, les décharges de dopamine se font moins fortes au moment de la récompense... mais apparaissent dès la présentation de l'image connue. La dopamine répond non seulement aux récompenses inattendues mais aussi à l'anticipation d'une récompense. Ce serait donc en quelque sorte la molécule du désir, qui permet au cerveau d'anticiper une récompense future à partir de quelques indices.
Un système d'apprentissage hors pair
Si cette interprétation est exacte, tous les éléments du puzzle sont en place. D'une part il n'est pas illogique d'imaginer que le même mécanisme nous permettant de faire le lien entre des événements et une récompense soit aussi celui qui nous serve à trouver des relations de causes à effets en général. D'autant plus que les modalités de réponse de la dopamine correspondent précisément aux algorithmes utilisés en intelligence artificielle dans les systèmes de réseaux neuronaux: un protocole d'apprentissage idéal en somme.
Au passage c'est ce qui expliquerait la délicieuse sensation qui nous envahit quand on trouve la solution d'un problème: rien de plus jouissif qu'une décharge de dopamine! Pas étonnant qu'on devienne accroc au Sudoku ou aux mots croisés, le plaisir à résoudre un problème ardu est du même ordre que bien d'autres plaisirs charnels. On comprend que même les dauphins raffolent des problèmes à résoudre! Juste assez de dopamine stimule notre créativité et notre imagination. Trop de dopamine nous rend superstitieux ou paranoïaque, pas assez nous déprime.
Motricité et motivation
Passons au lien étrange qui semble exister entre dopamine et contrôle des mouvements. Pourquoi bouge-t-on? Soit pour fuir, soit -plus fréquemment heureusement- parce qu'on cherche à atteindre grâce à ce mouvement un état de bien-être (manger, se reproduire, socialiser, se gratter etc). L'essentiel de nos gestes sont orientés vers un soulagement ou une récompense. Notre motricité dépend de notre capacité à anticiper ces récompenses, donc du bon fonctionnement de notre système dopaminergique. Mais ce n'est pas tout. En habituant que des rats à une certaine routine leur permettant de recevoir de la nourriture, on a observé qu'ils se montraient beaucoup moins motivés pour effectuer cette routine lorsqu'on inhibait chimiquement dans leur cerveau les récepteurs de dopamine. Par contre, ils manifestaient toujours le même plaisir (en termes d'émission de dopamine) à recevoir de la nourriture quand on leur donnait directement. La dopamine semble jouer à la fois sur le contrôle des gestes et sur la motivation qui les déclenche.
Effets secondaires Ann Klinestiver, une professeur américaine à la retraite et atteinte de la maladie de Parkinson a fait les frais de ce double effet de la dopamine. Pour soigner ses tremblements on lui prescrivit en 2005 du Requip, une molécule qui imite l'effet de la dopamine dans le cerveau. L'effet sur les tremblements fut radical, mais Ann fut contrainte d'augmenter progressivement sa dose quotidienne pour se soulager. C'est alors qu'elle devint littéralement accroc aux jeux de hasard. Alors qu'elle n'avait jamais mis les pieds dans un casino avant son traitement, la voilà subitement obsédée par les machines à sous, y passant ses jours et ses nuits sans pouvoir s'arrêter. En un an, elle perdit 200 000 dollars jusqu'à ce qu'elle arrête son traitement. Son obsession s'arrêta aussi brusquement que ses tremblements reprirent. Que s'est-il passé? Il semble que le surdosage de dopamine ait deux effets face à un jeu de hasard. D'une part il fait ressentir une véritable explosion de plaisir quand on gagne alors qu'on ne s'y attend pas. Ensuite, il excite follement notre machine-à-trouver-des-règles qui s'acharne à essayer de comprendre le fonctionnement de la machine à sous, là où il n'y a bien sûr que du pur hasard. On devient en somme comme les pigeons de Skinner, obsédés et superstitieux en diable.
Deux chercheurs de Cambridge viennent de mettre en lumière ce qui se passe dans la tête des accrocs des jeux et notamment le rôle des coups "presque" gagnants dans l'addiction au bandit manchot. Lorsqu'une personne normale réussit à aligner deux cloches sur trois sur une machine à sou, on s'est aperçu que son cerveau émet une légère décharge de dopamine, plus faible que si elle avait gagné, mais suffisante pour lui procurer une petite pointe de plaisir et l'inciter à tenter sa chance à nouveau puisqu'il semble sur la bonne voie. Ce n'est pas un hasard si les machines à sous multiplient les combinaisons perdantes qui ressemblent aux gagnantes: en induisant en erreur le système cognitif des joueurs, elles leur font surestimer instinctivement leurs chances de gagner au prochain coup... jusqu'à ce qu'ils soient dégoûtés par une longue succession d'échecs. Or pour les accrocs du jeu, on s'est rendu compte que leur système dopaminique réagissait avec quasiment autant d'intensité quand ils faisaient ces coups "presque" gagnants que quand ils gagnaient effectivement. Du coup, au lieu d'être dépités par de trop nombreuses pertes, ces joueurs pathologiques sont regonflés à bloc à chaque fois qu'ils tombent sur un de ces coups "presque" gagnants. Persuadés que le prochain coup sera le bon, ils ne peuvent s'empêcher de rejouer, encore et encore. On peut imaginer que le dérèglement des niveaux de dopamine d'un patient comme A Klinestiver ait créé chez elle exactement le même type de surréaction à chaque fois qu'elle tombait presque sur une combinaison gagnante.
Sport et superstition
Dopamine et sports font naturellement bon ménage. D'une part l'exercice physique prolongé stimule la sécrétion de cette sacrée molécule, ce qui explique qu'on se sente si bien après une séance de sport (... enfin, quand on pratique régulièrement sinon, l'effet courbature l'emporte largement, je parle d'expérience!). Les hamsters qui courent sans arrêt dans leur roue qui tourne sont littéralement accrocs à la dopamine! D'autre part, ce n'est pas pour rien qu'on se dope aux amphétamines: la dopamine augmente à la fois l'endurance et la motivation. Les grands sportifs sont donc souvent de grands sécréteurs de dopamine devant l'éternel et je me demande si cette particularité n'explique pas en partie qu'on trouve autant de superstition dans le sport. Oh, bien sûr, on peut se contenter d'une explication psychologique: porter son maillot fétiche ou un pendentif porte-chance, lacer sa chaussure droite avant la gauche ou utiliser toujours le même casier au vestiaire peut donner au sportif l'impression qu'il contrôle la situation plutôt que de subir les lois du sort. Mais je me demande quand même si un petit excès de dopamine n'entretient pas aussi certaines tocades. Comme chez ces hockeyeurs canadiens qui m'ont bien fait rire...
Sources:
Hollerman & Shultz, Dopamine neurons report an error in the temporal prediction of reward during learning (1998, Nature, pdf)
L'histoire de Ann Klevinster est relatée (entre autres) dans un article du Boston Globe de 2007 L'article de Neurophilosophy sur le rôle des coups "presque" gagnants dans l'addiction aux jeux de hasard
Part1: je veux une explication!
Pourquoi les ventes ont-elles baissé cette semaine? Comment se fait-il qu'on a perdu 0,01% de part de marché ce mois-ci? Je ne sais pas si vous avez remarqué, au boulot il faut toujours avoir une explication prête pour tout ce qui se passe, y compris pour des trucs manifestement aléatoires. Heureusement on ne demande pas à l'explication d'être rigoureuse et encore moins qu'elle soit vérifiée. Il suffit d'en trouver une qui soit suffisamment cohérente et raisonnable. Dans le fond ce besoin d'explication pour tout ce qui se passe d'important autour de nous est universel: nous sommes biologiquement programmés pour interpréter et trouver un sens aux choses, même quand elles n'en ont pas.
Dans une expérience célèbre des années 1970 on demandait à des femmes de juger de la qualité de quatre bas nylon sur des présentoirs devant elles. En réalité ces bas étaient rigoureusement identiques mais elles n'en savaient rien et elles ont fourni plus de 80 raisons différentes de préférer tel ou tel bas, en termes de couleur, de texture ou d'élasticité. Ne rigolez pas trop vite bandes de machos, personne n'échappe à la rationalisation a posteriori, c'est plus fort que nous. Il suffit de parcourir la presse financière pour se convaincre que les explications contradictoires ne font peur à personne quand il faut expliquer des cours qui jouent au yo-yo. Nassim Taleb rappelle malicieusement dans "Le Cygne Noir" que lorsque Saddam Hussein fut arrêté en 2003, Bloomberg diffusa coup sur coup deux flashes. Le premier, à 13H01 titrait: "Hausse des bons du Trésor américain; l'arrestation de Saddam Hussein pourrait ne pas enrayer le terrorisme". Le second, une demi-heure plus tard: "Chute des bons du Trésor américain; l'arrestation de Hussein accélère la perception du risque". Au moins ces dames avaient eu le bon goût de ne pas se contredire dans leurs explications, elles!
Un besoin universel...
Toutes les sociétés ont en commun d'avoir inventé une mythologie particulière, un récit fondateur qui explique pourquoi le soleil se lève, pourquoi on meurt, d'où vient la vie etc. "Une civilisation débute par le mythe et finit par le doute" écrivait Cioran... Cette mythologie originelle est la signature identitaire d'une société et la source de tous ses rituels. Comme dans ce passage irrésistible de Men in Black2 (après Cioran, la chute est brutale, pardonnez-moi) où un peuple de petits aliens enfermé depuis des générations dans le casier d'une consigne de gare vit dans l'ignorance de ce qui se passe de l'autre côté de la porte, et voue un culte étrange aux objets enfermés dans ce casier:
Ce besoin irrépressible de trouver des règles et d'y caler des rituels n'est même pas le propre de l'homme. Dans une expérience réalisée en 1948 le psychologue américain Burrhus Skinner enferma un pigeon dans une caisse munie d'un dispositif distribuant de la nourriture à intervalles réguliers. Les pigeons auraient pu se contenter d'attendre que la nourriture tombe toute seule, mais pas du tout! Trois fois sur quatre, l'animal est tenté d'attribuer le déclenchement de la distribution de nourriture à l'action qu'il est en train de faire pile à ce moment là. En répétant cette action, il reçoit de nouveau de la nourriture. Forcément, puisque celle-ci est distribuée à intervalles réguliers quoiqu'il arrive, mais le pigeon ne le sait pas et ce premier succès l'encourage à recommencer la manoeuvre. A force de renforcements répétés, il s'auto-conditionne pour ce comportement totalement absurde. Certains pigeons tournent sur eux-mêmes, d'autres tapotent la caisse à un endroit ultra précis, hochent la tête, battent des ailes, lèvent les pattes etc. Les pigeons deviennent littéralement superstitieux!
La preuve par l'illusion optique
On ne fait pas autre chose, remarque Skinner, lorsqu'au bowling on incline instinctivement son corps vers la gauche quand on vient de lancer la boule un peu trop à droite, comme si bouger son corps après coup allait rectifier la trajectoire. Nous sommes tous des pigeons en somme, programmés pour détecter sans cesse des relations de causalité, pour décoder le monde qui nous entoure. Certaines illusions optiques illustrent à merveille notre tendance irrépressible à trouver du sens au bruit. Dans le motif de Kanizsa (à gauche) par exemple vous ne pouvez sans doute pas vous empêcher de voir un triangle blanc au milieu de la figure car ce triangle fantôme donne du sens à la figure, en expliquant à la fois les encoches des trois disques noirs et les interruptions dans le tracé du triangle central. Sur l'image de Peter Ulric Tse (à droite) vous voyez probablement un cylindre fantôme en relief et la figue en noir vous semble nécessairement en 3D. Dans un autre registre, nous avons un biais naturel à voir des visages partout. Comme ces bébés oiseaux qui reconnaissent leur mère à la tâche rouge sur son bec, il nous suffit de voir deux points à la même hauteur avec un trait horizontal en dessous pour percevoir immédiatement un visage:
Le plus étonnant en l'occurrence n'est pas tant notre capacité à détecter un visage que notre incapacité à ne pas en voir un. C'est l'expérience du masque de Chaplin, qu'on n'arrive pas à voir à l'envers:
Rien d’étonnant donc, à ce que les formes irrégulières des nuages, les constellations ou la surface des planètes soit un terrain de jeu fabuleux pour notre obsession à détecter des formes connues.
En 2002 le neurologue suisse Peter Brugger s'est demandé si 'il existait un lien entre la sensibilité des personnes défendant des théories ésotériques ou surnaturelles et leur propension à distinguer des formes visuelles même lorsqu'il n'y en a pas. Pour le savoir, il a présenté à 20 personnes croyant au paranormal et à 20 autres plus sceptiques, des flashes très rapides d'images et de lettres représentant -ou non- des visages et des mots. Bingo! Les premiers ont cru distinguer beaucoup plus de visages et de mots qu'il n'y en avait en réalité, et inversement les seconds en ont décelé beaucoup moins.
Aux origines du besoin d'expliquer
D'où nous vient cette obsession à rechercher sans arrêt des relations de cause à effet? On peut penser qu'un tel instinct constitue un avantage adaptatif décisif quand il permet de repérer plus vite une proie, un prédateur ou un partenaire sexuel en s'aidant de très subtils indices. Dans les zones surpêchées, les poissons sont plus méfiants qu'ailleurs, alors qu'ils appartiennent à la même espèce. En tant qu'hominidé, nous aurions simplement poussé à l'extrême cette tendance innée à trouver des règles.
Sur un plan purement psychologique, donner du sens à tout ce qui nous entoure nous procure aussi la rassurante impression de maîtriser la situation, surtout quand ça va mal. On avait vu dans ce billet comment les patients atteints de syndromes neurologiques importants s’inventent des histoires rassurantes pour expliquer leur état. Une explication simple rend les situations difficiles plus supportables et d'ailleurs les théories du complot et autres croyances ésotériques n'ont jamais autant de succès que pendant les crises.
Mais l'hypothèse qui m'a le plus convaincu est que nous ne pourrions engranger de telles quantités d'informations si l'on n'avait pas des règles permettant de les retenir facilement. Notre cerveau n'est pas un ordinateur capable de mémoriser des millions d'informations indépendantes les unes des autres. Pour assimiler une nouvelle information il nous faut la relier au réseau de connaissances déjà en place. Ces liens logiques ou imaginaires permettent d'ancrer plus facilement ces nouvelles données dans le tissu de nos connaissances existantes. Les règles sont aussi la manière la plus efficace de réduire la quantité d'informations à mémoriser: comment feriez-vous si vous n'aviez pas intégré la loi qui veut que tous les objets tombent naturellement par terre, ou celle qui nous fait percevoir comme plus petit un objet lointain? Trouver une règle permet donc de retenir plus de choses en demandant moins de travail au cerveau. Pour rester dans la métaphore de la mémoire informatique, "donner du sens" c'est à la fois indexer l'information et la compresser. Le sentiment du beau
Allez, pendant que je suis moi-même en pleine recherche de sens, je me lance dans une Xochipithèse un peu hardie. Vous avez certainement déjà éprouvé un sentiment de beauté devant une théorie incroyablement puissante, une formule parfaitement ajustée ou une démonstration particulièrement élégante. Bon admettons que ce soit le cas. J'émets l'hypothèse que cette sensation d'esthétique émerge du contraste entre la concision du résultat et la profusion d'informations qu'il représente. Si la formule S = k log W est gravée sur la tombe de Boltzmann et que l'on voue un tel culte à la célèbre équation E=mc² d'Einstein, c'est sans doute que l'on est saisi par la portée immense de formules aussi lapidaires. La beauté proviendrait de l'extrême condensation d'une complexité. Le principe du rasoir d'Ockham (qui proscrit l'usage d'hypothèses superflues) serait d'une nature aussi esthétique que philosophique.
Certaines phrases me font le même effet dans tous les domaines, en psychologie ("L'humour est la politesse du désespoir"), en droit ("Nul ne peut invoquer sa propre turpitude", le fameux "Nemo auditur..."), en politique ("Gouverner c'est faire croire") etc. Une théorie ou une formule devient belle lorsque l'on ne peut ni la simplifier (c'est-à-dire la rendre plus concise) ni l'améliorer (c'est-à-dire augmenter sa portée). Je ne sais pas dans quelle mesure cette idée s'applique au monde de l'Art, où la concision n'est pas une vertu cardinale. Pourtant on peut aussi considérer qu'un poème est beau lorsqu'il est totalement irréductible, lorsqu'on ne peut retirer ni modifier aucun de ses mots sans altérer l'impression produite. C'est ainsi que je lis l'aphorisme de Paul Valéry -"Rien de beau ne peut se résumer". En tous cas, je me dis qu'il y a sans doute là quelque chose à creuser...
La prochaine fois, je vous parlerai des mécanismes biologiques derrière tout ça. En attendant, je vous laisse savourer cette vidéo extraordinaire de Michael Shermer qui m'a inspiré sur ce sujet:
Sur les conseils d'Alexandre, je viens de finir "Prodiges et Vertiges de l'analogie", de Jacques Bouveresse et j'ai été un peu déçu. J'attendais d'y voir décrite la fascination de la pensée pour une analogie bien choisie, toujours plus convaincante qu'un raisonnement rigoureux, au détriment parfois du bon sens élémentaire. Manque de chance, Bouveresse se polarise sur la fameuse polémique déclenchée par Sokal et son essai est uniquement une dénonciation (convaincante du reste) des verbiages philosophiques à base de concepts scientifiques mal digérés comme le théorème d'incomplétude de Gödel ou le principe d'incertitude d'Heisenberg. Certes il fait parfois référence à notre penchant déraisonnable pour les belles images quand il écrit par exemple à propos d'une jolie formule de Régis Debray (sur lequel il s'acharne longtemps): "c'est évidemment beaucoup trop simple pour être vrai, mais c'est tellement bien dit que ça le devient." (p99). Mais il n'analyse pas les raisons qui rendent ces jolies formules aussi irrésistibles pour l'esprit que la lumière pour le papillon de nuit*.
N'ayant ni le talent ni l'érudition de Bouveresse, je vous propose dans ce billet une synthèse xochipillesque de ce que j'aurais aimé voir dans son essai. En substance, que l'analogie occupe une place centrale dans notre boîte à outils mentale. Son pouvoir de fascination pour l'esprit s'explique précisément parce qu'elle est LA méthode d'apprentissage et de mémorisation par excellence. Je me risque à penser que c'est grâce à cette faculté cognitive tout à fait primaire que nous constituons nos repères mentaux, notre représentation du monde, nos croyances, nos valeurs etc. Vous me direz ce que vous pensez de ce Bouveresse remixé.
La pensée abstraite naît de l'analogie
J'ai déjà raconté dans ce billet la puissance de l'apprentissage par association inconsciente. L'analogie est une forme élaborée de l'association mentale est tout aussi impressionnante. Pour vous en convaincre, essayons de décortiquer ce qui se cache derrière un mot abstrait (un meuble, une ville...). Le philosophe Wittgenstein a montré à qu'un terme comme "jeux" recouvre tellement d'activités différentes qu'il est impossible de leur trouver le moindre dénominateur commun: certains jeux sont amusants mais pas tous, ils se jouent parfois à plusieurs parfois tout seuls, il y a souvent des gagnants et des perdants mais pas toujours, tantôt des règles et tantôt aucune etc. Il faut donc renoncer à définir un jeu par un ensemble de conditions à remplir. "Et le résultat de cet examen, le voici : un réseau complexe de similitudes se chevauchant et s’entrecroisant ; parfois des similitudes globales, parfois des similitudes de détail. Je ne vois pas de meilleure expression pour caractériser ces similitudes que celle de ressemblance de famille car les diverses ressemblances entre les membres d'une famille : la conformation, les traits, la couleur des yeux, la démarche, le tempérament, etc., se chevauchent et s'entrecroisent de la même manière. Et je dirai : les 'jeux' forment une famille." Une activité est un jeu si elle ressemble suffisamment à tel ou tel autre jeu bien connu. Autrement dit, une abstraction se construit sur des analogies plutôt que sur des règles logiques.
L'analogie: une faculté cognitive très primaire
Cette comparaison mentale est sans doute une faculté cognitive très primaire puisqu'on peut comparer très facilement même si l'on n'a aucune idée des critères de comparaison. Prenez les genres musicaux par exemple. Si vous n'êtes pas un musicien chevronné vous êtes sans doute incapable de spécifier un style de musique (le jazz, le rock, la country, la salsa etc.) en termes de rythmes, de mélodies, d'harmoniques, de tempo etc. (perso, je me suis toujours interrogé sur ce qui fait la différence entre le "rock" et le "pop"; si vous avez une idée, ça m'intéresse) Et pourtant vous n'aurez aucune difficulté à étiqueter le style d'une chanson que vous écoutez pour la première fois, simplement parce que vous le rapprochez mentalement du style d'un autre morceau que vous connaissez.
Connaître c'est reconnaître Poussons un cran plus loin le raisonnement. Lorsque vous croisez un ami par hasard dans la rue, vous le reconnaissez instantanément car vous associez automatiquement son image avec la représentation mentale que vous vous en faites. Idem quand vous reconnaissez une odeur ou un bruit: vous établissez naturellement une correspondance entre une perception réelle et une représentation mentale, en faisant abstraction des différences éventuelles. Borgès raconte dans une de ses nouvelles, l'histoire de Funès, un homme pourvu d'une mémoire si prodigieuse qu'il ne pouvait rien oublier. Funès éprouvait toutes les peines du monde à reconnaître les choses car il ne pouvait oublier les différences entre le chien qu'il avait vu la veille et le même chien aujourd'hui, vu sous un autre angle et sous une lumière différente.
Et si la connaissance relevait du même type de pontage mental, jeté cette fois non plus entre une perception particulière et une catégorie (le truc à poil tout bavant est un chien) mais entre plusieurs catégories différentes et une super-catégorie qui les englobe (les chiens et les chats, de la famille des mammifères)? C'est l'idée de Borgès quand il écrit à propos du malheureux Funès: "Je soupçonne cependant qu'il n'était pas très capable de penser. Penser c'est oublier des différences, c'est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n'y avait que des détails, presque immédiats." L'analogie serait alors le pilier de notre intelligence puisque penser = conceptualiser, concept = reconnaissance, et reconnaitre = faire une analogie.
La logique n'est rien sans l'analogie
Bien entendu, il existe d'autres processus mentaux qui structurent notre pensée, la logique par exemple ("Tous les hommes sont mortels, Socrate est un homme donc Socrate est mortel"). Mais tout rigoureux qu'il soit, un raisonnement ne s'ancre dans notre esprit que s'il réussit à s'associer à des illustrations concrètes qu'on mémorise facilement. C'est tout le principe des techniques mnémotechniques (source). Si la formule E=mc² est si célèbre, c'est qu'elle fait sens, c'est-à-dire qu'on peut lui associer une interprétation (l'idée que la matière est une forme d'énergie comme une autre), une application (les applications civiles ou militaires du nucléaire), des images (la formule elle-même, très simple ou encore les photos d'Einstein) etc. Notre mémoire et plus généralement nos représentations du monde ne trouvent leur place dans notre esprit que grâce au réseau hiérarchique d'associations, d'analogies qui se sont sédimentés dans notre cerveau.
J'ai trouvé dans mon podcast préféré (Radiolab, en anglais malheureusement) une illustration a contrario de cette idée. Eureqa (téléchargeable gratuitement ici) est un programme génial permettant d'inférer les équations de n'importe quel système à étudier (mécanique, électronique, biologiques etc) à partir simplement des données observées au cours du temps. Face à un mouvement mécanique, il retrouve tout seul toutes les lois de Newton, les lois de conservation de l'énergie de la quantité de mouvement etc. Dingue non? Un biologiste a donc voulu mettre à profit ce programme révolutionnaire pour comprendre la loi d'évolution d'un système biologique particulièrement complexe qui présentait de bien étranges récurrences. Eureqa lui a rapidement craché une équation très simple qui non seulement rendait parfaitement compte des observations, mais qui prédisait en plus d'autres motifs cachés qu'on a pu vérifier après coup. Sauf que le sens de l'équation proposée est jusqu'ici resté complètement opaque pour les chercheurs: la formule semble exacte mais on n'arrive pas à interpréter son sens et le mystère n'a fait que s'épaissir. Faute de pouvoir la relier avec d'autres lois connues, la formule découverte ne trouve pas sa place dans notre corpus de connaissance, elle est littéralement indigérable par notre esprit.
Ne pas confondre Eureqa et Eurêka! Le programme Eureqa fournit des équations mais ne peut déclencher chez son utilisateur le fameux déclic qui marque la compréhension, cet instant délicieux où les choses prenne sens tout à coup en s'associant les unes avec les autres. L'image de la lumière qui s'allume au-dessus de la tête de celui qui vient de comprendre (source: iStockphoto/Kutay Tanir) semble particulièrement bien choisie: cet instant se traduit apparemment par une brutale transition dans le fonctionnement de nos neurones qui synchronisent soudain leurs décharges. C'en est presque lacanien: on raisonne en résonnant dans sa tête. Je n'ai rien trouvé dans la littérature au sujet de la décharge de volupté qui accompagne cet instant précis, mais je suis convaincu qu'il n'y a pas une grande différence de nature entre ce plaisir "intellectuel" et d'autres plaisirs plus charnels. Et il doit en être de même pour certains animaux, puisqu'on a découvert plusieurs dauphins sauvages s'entraînant spontanément à "marcher sur leur queue" rien que pour le plaisir de surmonter ce défi, après avoir côtoyé un de leurs congénères dressé à le faire puis remis en liberté.
Un raccourci pour l'intelligibilité du monde Revenons à nos moutons. Nous avons, me semble-t-il, tous les éléments d'explications pour comprendre le pouvoir d'attraction des analogies bien choisies. L'analogie est d'autant plus tentante lorsque l'image employée est familière et que son association est naturelle avec l'objet en question. Si en plus, elle apporte une explication simple à un phénomène difficilement compréhensible, elle devient irrésistible. Il est devenu quasiment impossible de parler d'économie autrement que par métaphores sportives ou guerrières, du genre "La France gagne/perd la bataille de l'emploi"; "Le G20 en panne de croissance"; "Le MEDEF fait de la résistance", etc. Les problèmes commencent lorsque l'analogie est à la fois naturelle et biaisée.
- On l'a vu dans la série de billets sur la mondialisation, la fameuse image d'une guerre économique entre les nations est dangereuse car contrairement à la guerre, la
concurrence internationale n'est sûrement pas un jeu à somme nulle.
- Tout aussi trompeuse, l'image du gâteau économique qu'on partage (en parlant des emplois, des richesses etc) puisque bien souvent la taille du gâteau en question dépend en grande partie de la manière dont on choisit de le découper!
- En médecine, l'image de la fièvre brûlant le malade a longtemps conduit à la combattre alors qu'elle est la meilleure défense de l'organisme contre la maladie.
- En polique, la personnification du corps électoral est source des commentaires les plus farfelus ("l'électorat a voulu donner un avertissement mesuré au gouvernement" ou encore "les électeurs ont affiché un soutien prudent à tel candidat") comme si la moyenne des votes reflétait l'opinion de la majorité des votants.
- En biologie, la comparaison du cerveau à un ordinateur super-puissant a la peau dure, alors qu'elle passe sous silence le rôle prépondérant des émotions dans son fonctionnement.
- Il y a enfin les regrettables analogies pseudo-darwiniennes servant à justifier la survie des plus aptes ("survival of the fittest").
Evidemment tous les proverbes sont construits sur des analogies discutables ("on ne fait pas d'omelettes sans casser des oeufs" ou "un tien vaut mieux que deux tu l'auras"), et je ne vais pas m'amuser à en recenser toutes les limites. Mais à titre de salubrité publique, je laisse quand même ce billet ouvert pour y consigner les analogies faussement évidentes à mesure qu'elles me tombent sous le nez...
Je vous invite à faire un des tests d'association implicite (IAT test en anglais) conçus par des chercheurs en psychologie d'Harvard. Dans celui qui porte sur la préférence raciale, il s'agit par exemple de classer le plus vite possible et sans trop réfléchir une série de mots et d'images. A gauche si le mot est positif ou que l'image est celle d'un homme blanc; à droite s'il s'agit d'un mot est négatif ou de l'image d'un homme noir. Facile. Ensuite vous faites ensuite une seconde série, mais cette fois les associations sont inversées: visages blancs et mots négatifs d'un côté, visages noirs et mots positifs de l'autre. Et là, surprise... On se rend compte que l'on fait plus d'erreurs et que l'on est moins rapide quand il faut associer un visage noir avec un mot positif et un visage blanc avec un mot négatif. J'ai eu beau refaire le test, j'ai toujours obtenu le même verdict à la fin du test: "légère préférence automatique pour les personnes blanches comparativement aux personnes noires". La honte! Pour seule consolation, je suis moins biaisé que la moyenne des testeurs:
Mister Hyde, je vous ai vu!
Idem pour des tests du même genre comme celui concernant les personnes d'origine Maghrébine. Serions-nous TOUS racistes? Peut-être pas. Certes cette expérience met en évidence l'enracinement profond d'automatismes mentaux pas très glorieux. Mais les chercheurs qui ont mis au point ces tests ont surtout pour objectif de mettre en évidence les deux visages de notre intelligence. D'un côté il y a ce que l'on choisit de croire, les valeurs auxquelles ont adhère délibérément, volontairement. Bien sûr il y a des personnes racistes, mais (on espère que) la plupart des gens se défendent de tout préjugé racial. Mais cette conscience sociale n'est pas d'une grande utilité lorsqu'il faut juger d'une situation en un clin d'œil. En cas de danger par exemple, on n'a pas le temps de délibérer intérieurement, il faut choisir vite, avec des critères rudimentaires. La discrimination est alors un mécanisme naturel de notre inconscient: en associant instinctivement certains mots et certaines images à des stéréotypes elle nous permet de réagir correctement dans la plupart des situations. En contrepartie de cette réactivité, ce niveau souterrain, instinctif, n'est pas très sensible au raisonnement, ou à la morale. Il s'est forgé sur la base des préjugés ambiants, y compris les moins glorieux, sexistes ou racistes. Le laps de temps supplémentaire pour faire certaines associations mesurerait donc non pas le fond de notre pensée, mais l'effort qui nous est nécessaire pour inhiber des préjugés non-conscients. D'ailleurs plus de la moitié des noirs américains qui ont fait le test IAT ont également manifesté une préférence automatique pour les blancs.
Ce n'est finalement pas étonnant que les hooligans se recrutent parmi des gens tout ce qu'il y a de plus normal. Les automatismes souterrains reprennent vite le dessus dès que le contrôle social se relâche ou sous l'effet de l'alcool. La foule est par nature haïssable, même si les individus qui la composent ne le sont pas. Pour en revenir au racisme, ne pas être raciste signifierait non pas être débarrassé de ses préjugés, mais être capable de les mettre volontairement en sourdine en toutes circonstances. Selon cette hypothèse, l'anti-racisme n'est pas un état, mais un contrôle permanent sur soi. Pour pouvoir se débarrasser de ses préjugés il faudrait être en permanence baigné dans un milieu social très mixte, où le quotidien démentirait sans cesse les préjugés: pas facile à mettre en pratique.
Blond is beautiful
Des psychologues américains ont montré à des enfants plusieurs personnages dessinés, différents entre eux uniquement par leur couleur de peau, et leur ont demandé lequel il préférait, quel était le plus gentil, le plus méchant etc. Ils ont pour la plupart associé les personnages noirs aux vilains et désigné les blancs comme étant plus gentils bons et beaux. Réflexe d'identification communautaire, suggérait une mère (blanche) effondrée de culpabilité? Même pas: les enfants noirs manifestent les mêmes préjugés racistes.
Puisque ni l'environnement familial, ni le réflexe communautaire ne sont en cause, il ne reste que l'environnement culturel pour comprendre cette détestable unanimité. Force est de reconnaître que la plupart des people, chefs d'entreprise, hommes politiques et autres héros médiatiques ou de fiction sont blancs. Yannick Noah, Obama et Nelson Mandela sont des contre-exemples indiscutables mais trop rares pour modifier cette tendance: les petites filles noires préfèrent les Barbies aux poupées de peau noire.
On imagine facilement le mal-être que peut provoquer ce décalage entre son idéal de beauté et sa propre couleur de peau. D'autant que cette préférence est auto-renforcée: plus on vend de poupées blondes, plus on associe blondeur et beauté et plus on vend de poupées blondes. Le stéréotype de la beauté des peaux blanches est si fort que même dans les pays où ils seraient utiles, on trouve rarement des pansements foncés destinés aux peaux noires. Notre langage a d'ailleurs cristallisé cette symbolique, puisque le "noir" est connoté négativement (une journée "noire", les heures "sombres", la magie "noire", le côté "obscur" de la force, les caisses "noires" etc.) par opposition à ce qui est blanc (marquer d'une pierre "blanche", "blanc" comme neige, etc.).
Du stéréotype à l'auto-discrimination
Le phénomène est plus dangereux qu'une simple affaire de goût. Dans les années 1990, des psychologues américains se sont livrés à une expérience particulièrement intéressante: ils ont fait passer le même test à plusieurs groupes d'étudiants américains, blancs et noirs dans différentes conditions expérimentales. En l'absence d'indication, les étudiants noirs obtenaient des résultats équivalents à ceux des blancs. Si on leur indiquait que les tests visaient à mesurer leur intelligence, leurs performances étaient nettement moins bonnes (alors que celles des étudiants blancs étaient identiques). Enfin, si on leur demandait d'indiquer leur couleur sur la copie, les performances des étudiants noirs devenaient carrément mauvaises. Selon les chercheurs, ces résultats confirment à quel point la simple perspective d'un préjugé racial peut pénaliser inconsciemment des étudiants noirs. Interrogés sur les raisons de leur échec, les étudiants en question invoquaient leur sentiment de ne pas être à la hauteur, mais jamais l'étrange impression qu'aurait pu leur causer la mention de leur couleur sur la copie.
Comment la discrimination s'entretient Une expérimentation plus récente illustre ce phénomène d'auto-entretien des stéréotypes et des discriminations. Des étudiants ont été recrutés en 2005 dans une université américaine pour jouer par ordinateur interposé le rôle d'employeurs et d'employés. Dans le groupe désigné pour être les employés, chacun se voyait attribuer aléatoirement une couleur (vert ou violet) pour toute la durée du jeu. Chaque tour se déroulait en plusieurs phases:
- D'abord chaque employé choisit d'acheter ou non une formation. Celle-ci lui coûte de l'argent, mais lui permet de réussir plus facilement le test de pré-embauche.
- Ensuite l'employé passe un test de pré-embauche (qui consiste en un tirage aléatoire de deux dés). Il a plus de chance de réussir ce test s'il a suivi une formation.
- Enfin chaque employeur se voit proposer d'embaucher un employé (tiré au hasard) et doit faire son choix en se basant uniquement sur sa couleur et son résultat au test de pré-embauche (il ne saura s'il a été formé qu'après l'avoir éventuellement embauché).
A la fin du tour chacun fait ses comptes et les résultats statistiques sont affichés pour chaque couleur (% de formés et % d'embauchés). Un nouveau tour peut alors commencer. Le but de chaque joueur est de recevoir un maximum d'argent. Les employeurs en gagnent lorsqu'ils embauchent un employé ayant effectivement suivi une formation et ils en perdent dans le cas contraire. Les employés gagnent plus d'argent quand ils se font embaucher que lorsqu'ils se voient refuser l'embauche. Ils doivent donc décider à chaque tour si dépenser de l'argent en formation en vaut la peine ou pas.
Au premier tour, l'information sur la couleur n'est évidemment d'aucune utilité pour les employeurs qui s'appuient uniquement sur les résultats du test pour leur choix d'embauche. Il se trouve que (par hasard) les verts s'étaient légèrement plus formés que les violets. Au second tour les employeurs se mirent spontanément à privilégier l'embauche des verts sur les violets. Le phénomène s'est alors auto-renforcé: constatant qu'ils se faisaient moins recruter que les verts à performance de test égale, les violets ont plus facilement renoncé à investir dans des formations, donnant ainsi raison à la méfiance des employeurs à leur égard. A l'inverse, les verts -à quelques passagers clandestins près- ont vu croître l'intérêt de d'une formation et ont donc de plus en plus souvent investi dans celle-ci, renforçant le préjugé en leur faveur:
Alors que les joueurs étaient apparemment rationnels et la situation de départ parfaitement équitable, il s'est instauré spontanément à la fois une discrimination à l'embauche et un comportement stéréotypé des employés en fonction de la couleur des joueurs (bien sûr, selon les expériences, les privilégiés furent tantôt les verts, tantôt les violets). Difficile, une fois établis de tels stéréotypes de briser le cercle vicieux de la discrimination! Pour avoir la moindre chance d'y parvenir, il faudrait à la fois lutter contre les discriminations, faciliter le succès des plus méritants au sein des populations discriminés, mais surtout multiplier les success-stories auxquelles elles puissent s'identifier. Tout un programme!
Cette tendance arbitraire et spontanée à la discrimination m'évoque une nouvelle fois le générateur à eau de Kelvin (décrit dans ce billet). Dans ce dispositif, il y a non pas deux populations mais deux récipients équivalents au départ. Très vite, l'un d'eux se charge positivement et l'autre négativement sans qu'on puisse prédire à l'avance le signe de chaque récipient: encore une histoire de symétrie qui se brise spontanée de manière surprenante. Après les cascades électriques et évolutives, voilà les cascades sociales!
J'ai été impressionné par les récentes histoires de bébés oubliés toute la journée dans la voiture. Distraction pathologique? Pas du tout: leurs mères paraissaient tout à fait équilibrées mentalement. Par contre elles étaient toutes sous le choc d'un violent traumatisme le matin même suite à un accident de voiture, un autre enfant hospitalisé etc. Ces drames illustrent spectaculairement comment un excès d'émotion peut altérer notre lucidité. Sans tomber dans ces extrêmes, nous devenons très vite distraits ou influençables dès que notre esprit est trop occupé à quelque chose...
La négligence attentionnelle
Vous connaissez peut-être ce test très célèbre. Vous devez compter sur cette vidéo le nombre de passes qu'effectue l'équipe en noir. Concentrez-vous et regardez bien...
Entre la moitié et les trois-quarts des personnes qui voient la vidéo ne remarquent pas le gorille qui surgit au milieu des joueurs. Notre cerveau est une très belle machine, mais il ne peut porter son attention que sur une seule chose à la fois. Occupé à compter les passes, on zappe en général le détail incongru quand rien ne vient nous alerter (l'effet réussit d'autant mieux que le gorille entre doucement au milieu des joueurs et que sa couleur se fond parmi eux). Cette focalisation de l'attention est la recette de base de tous les prestidigitateurs: pendant qu'une colombe surgit de leur main droite vers laquelle ils regardent, personne ne regardent ce que fait leur main gauche. Voici un autre exemple moins connu que le gorille:
êtes-vous tombé dans le panneau, attentifs aux cartes et aux mains des magiciens? La lucarne de notre attention est décidément bien étroite... Certains chercheurs vont même jusqu'à penser que l'onl ne peut prendre conscience que d'une couleur ou d'une forme géométrique à la fois. Voici l'expérience qui inspire leur hypothèse: on vous présente successivement et très rapidement deux images représentant chacune un motif différent (un carré rouge puis un carré bleu) sur un panneau. Vous n'aurez pas trop de mal à vous souvenir de la localisation de chaque motif et de sa couleur. Si maintenant on vous présente rapidement l'image complète avec les deux motifs, vous vous souviendrez de leur agencement mais aurez plus de mal à vous souvenir de leur couleur respective.
L'effet est démultiplié lorsqu'on combine plusieurs couleurs, plusieurs motifs et plusieurs localisations possibles. Les auteurs en concluent que la prise de conscience complète d'une image composite exige de balayer lentement l'image complète du regard et de fournir un effort volontaire d'attention à en saisir toutes ses dimensions (couleurs, motifs etc). Il n'y a qu'au cinéma que les héros se souviennent de tous les détails périphériques d'une scène. D'autant que si l'émotion entre en jeu on a vu dans ce billet que l'attention se focalise encore plus sur le centre de la scène (le fameux "weapon effect").
Pensée et boulimie La focalisation de l'attention réduit aussi nos facultés à décider en conscience. Dans une série d'expériences très amusantes des chercheurs américains ont demandé à des étudiants de tirer au sort une enveloppe contenant un nombre à mémoriser. Pour certains (le groupe 1) le nombre était à deux chiffres et pour d'autres (le groupe 2), c'était un nombre à 7 chiffres. La consigne consistait à se souvenir de ce nombre et aller l'écrire à l'autre bout du bâtiment. En chemin, les étudiants étaient invités à boire un verre et à grignoter quelque chose. Ils avaient le choix entre un gâteau au chocolat et une salade de fruits, avant de poursuivre leur route. Tout le but de l'expérience consistait en fait, non pas à évaluer leur mémoire, mais à observer ce qu'ils choisissaient à manger. Très bizarrement, les étudiants du groupe 2 ayant à se souvenir d'un grand nombre succombaient beaucoup plus souvent (63%) à la tentation d'un junk food que ceux du groupe 1 (41%). Vous avez dit bizarre? Quel rapport entre la taille du nombre à mémoriser et lle goût des étudiants? L'explication des chercheurs est la suivante: notre mémoire de travail peut stocker jusqu'à sept choses maximum; au-delà il faut utiliser des trucs mnémotechniques. Absorbés par l'effort de mémorisation, les étudiants du groupe 2 n'ont plus suffisamment de ressources mentales pour résister à leurs pulsions gourmandes. Sous l'effet de cette "surcharge cognitive", ils choisissent mécaniquement le dessert le plus tentant. Les étudiants du groupe 1 n'ont pas ce problème puisque leur effort de mémorisation n'exige pas toute leur attention. Ils peuvent sans problème dédier quelques microsecondes de leur processeur mental pour choisir un dessert et privilégient parfois un truc sain. Le contraste est encore plus marqué pour les individus de nature impulsive: en situation de surcharge cognitive 80% préfèrent le gâteau au chocolat alors qu'ils ne sont que 40% en temps normal.
Consommation ou compensation?
Cette faiblesse naturelle peut-elle être exploitée par le marketing? La sur-abondance de sollicitations qui abreuvent le consommateur sur les lieux de vente le rend-elle plus sensible à la tentation? On n'en a pas de preuve directe, mais une expérience faite en 2007 a tenté de mesurer le lien entre consommation et contrainte psychologique. On a demandé à des collégiens de faire un exercice de libre association de pensées. Certains d'entre eux avaient la consigne de ne pas penser à un ours blanc (pourquoi un ours blanc, allez savoir...), tandis que les autres étaient libres de penser à ce qu'ils voulaient. Puis on a distribué à tous 10$ de récompense qu'ils pouvaient dépenser dans la boutique du collège ou garder pour plus tard. Les collégiens interdits d'ours blanc ("Thought Suppression" sur le graphique) ont dépensé bien davantage que ceux du groupe contrôle ("No Suppression") surtout lorsqu'ils sont naturellement impulsifs ("High BIS"):
Ici on ne peut plus vraiment parler de surcharge cognitive puisque les étudiants ont terminé leur exercice au moment d'acheter des produits. Le besoin de consommer semble plutôt lié au relâchement de leur auto-contrôle, comme un muscle qui se détend après avoir été sollicité. Et plus l'effort a été grand, plus le besoin de compenser est important. On craque pour un petit extra après un petit effort, mais en cas de stress intense et prolongé, ce besoin de compenser peut devenir pathologique, boulimie ou frénésie incontrôlable d'achat selon l'humeur. Un sentiment de tristesse renforce le besoin de consommer et par ailleurs, si l'on est dégoûté, on aurait plutôt tendance à se débarrasser à n'importe quel prix de ce qu'on veut vendre: après une humiliation nationale en Coupe du Monde, eBay doit se frotter les mains!
Allez, à la demande générale, une petite parenthèse sur la fièvre acheteuse...
L'achat compulsif toucherait -d'après ce site- plus de 1% de la population, des femmes à 80% et pour plus des trois quarts d'entre elles concernent les vêtements et les chaussures en particulier. Pourquoi les chaussures se demande ma Xochipillette? Nature et Science sont muets sur le sujet, par contre les blogs féminins regorgent de théories scientifiques sur le sujet. Dix-neuf paires en moyenne chez les Américaines. Et une sur 12 admet en avoir plus de 100 à la maison! Tout commence par le processus d'achat génialement décrit par ce site (en anglais):
Les expertes du sujet voient une foultitude de raisons pour lesquelles les chaussures sont l'achat compulsif idéal:
1) Elles reflètent facilement l'humeur du moment, même si on est habillé basiquement; et d'ailleurs on peut se permettre une fantaisie bien plus grande avec ses chaussures qu'avec le reste de sa garde robe.
3) Les chaussures sont la première chose qu'une femme regarde chez quelqu'un (paraît-il?).
4) On peut toujours mettre ses chaussures même si l'on a pris ou perdu 20 kg 10kg.
5) Les chaussur es sont les seuls vêtements qu'on voit intégralement quand on les porte sur soi
6) Cendrillon a séduit le Prince Charmant grâce à ses pantoufles de vair verre.
Perso j'ai une explication plus simple: un beau soulier a tous les attributs d'un bijou et c'est le seul bijou qu'une femme peut s'offrir sous l'alibi de l'utilité et du confort pour marcher...
Je ne voudrais pas que le billet précédent laisse penser qu'il n'y a que nos états d'âme qui soient des "états du corps": notre intelligence toute entière semble pétrie par nos réactions corporelles. Que ce soit pour comprendre des émotions, pour mémoriser ou pour faire des choix rationnels, aucune capacité cognitive ne parvient à échapper complètement à la dictature du corps...
Notre visage, une oreille des émotions? Qui lit l'émotion sur mon visage: les autres? Oui, mais moi aussi! Il semble que l'on se serve de son propre visage pour capter l'émotion des situations. On a par exemple demandé à des volontaires de lire et d'évaluer le contenu émotionnel de petits textes, soit en les forçant à sourire -un stylo serré entre les dents- soit au contraire en les empêchant de sourire -un stylo serré du bout des lèvres. L'expérience a montré que ceux qu'on forçait à sourire lisaient et évaluaient les phrases concernant des choses agréables plus rapidement que ceux qu'on empêchait de sourire ; et vice-versa pour les phrases décrivant des situations désagréables.
Même phénomène devant un visage exprimant une émotion. Un peu sur le même principe que les neurones-miroirs (dont on avait parlé ici) imiter inconsciemment les mimiques de son interlocuteur facilite l'empathie. Une expérimentation très similaire à la précédente a montré que le blocage de ce réflexe mimétique -en serrant un crayon entre ses dents ou en mâchant du chewing-gum- diminuait sensiblement la sensibilité des participants à certaines expressions de leur interlocuteur, notamment celle de la joie qui mobilise le plus de muscles du visage.
C'est vrai que mâchonner ne donne pas un air particulièrement empathique, mais les chercheurs se sont plus intéressés au botox qu'au malabar. Car le principe du botox est justement de bloquer les muscles responsables des rides du front. Dans une étude qui vient de paraître, ils ont comparé le temps de lecture chez des volontaires, avant et après injection de botox. Bingo! Les personnes venant de se faire botoxer lisent plus lentement des phrases tristes -phrases qui en temps normal provoquent précisément un léger réflexe de froncement du front. On n'a pas observé ce ralentissement pour des phrases neutres ou gaies. Ce résultat semble donc cohérent avec l'hypothèse qu'une immobilisation des muscles du front ralentit légèrement (quelques millisecondes, n'exagérons rien) la compréhension émotionnelle des phrases tristes.
Intéressant en théorie, mais évidemment pas de quoi titrer à la une des journaux que le botox rendrait antisocial.On n'a jamais entendu qui que ce soit se plaindre d'asocialité parmi les millions de personnes botoxées chaque année car l'effet est très faible et probablement très temporaire. Notre corps a mille et une ressources pour compenser rapidement ce petit handicap. Songez aux victimes du syndrome de Moebius, affligés d'une immobilité quasiment complète du visage: ces malheureux éprouvent bien entendu des émotions comme tout le monde (photo du NYT). Notre visage émotionnel: un aide-mémoire Si l'on vous demande de vous souvenir d'un événement de votre jeunesse, à coup sûr vous allez vous rappeler quelque chose de "marquant" émotionnellement, en positif ou en négatif. L'émotion est un catalyseur bien connu de la mémoire à long terme: plus une scène nous émeut, plus son souvenir risque d'être durable. On s'attend logiquement à ce que réfréner l'expressivité du visage nuise à la mémorisation de la scène. C'est ce qu'ont essayé de vérifier des chercheurs de Stanford dans une expérience faite en 2000: des volontaires regardaient un film contenant des scènes dramatiques et certains d'entre eux avaient pour consigne de maîtriser l'expression de leur visage de façon à ne laisser transparaître aucune de leurs émotions. A la fin du film, ces participants se souvenaient de beaucoup moins de détails que les autres:
Cette influence de l'émotion et du corps sur la mémorisation explique pourquoi le jeu, l'invention et la diversité des méthodes pédagogiques facilitent l'assimilation. Une évidence sur laquelle l'Education Nationale devrait d'ailleurs réfléchir... On retient mille fois mieux un enseignement quand il s'accompagne d'une expérience émotionnellement marquante. C'est exactement le principe pédagogique qu'adopte Sam Calavitta, un prof de math américain hallucinant qui n'hésite pas à utiliser du pain de mie, du fromage et du salami pour se faire comprendre par ses élèves. Il cherche en permanence des mises en scène de ses cours pour frapper les esprits et les aider à mémoriser ce qu'il essaie de transmettre:
Les émotions pour décider Notre capacité de raisonner "froidement" échapperait-elle à l'influence de nos états corporels? Même pas: la décision de "sang-froid" serait une chimère, si l'on en croit Antonio Damasio. Il raconte par exemple[1] l'histoire d'un de ses patients, Elliot, qui a la suite d'une opération cérébrale avait perdu toute capacité d'organisation dans sa vie: il ne parvenait pas à plannifier son temps, à prendre des décisions, à changer de tâches. Pourtant Elliot réussissait tous les tests psychologiques, à l'exception de ceux qui évaluaient sa sensibilité émotionnelle. Il ne ressentait plus d'émotion, même à la vue d'images fortes comme un accident de voiture. Or en l'absence d'émotion, Elliot arrivait à raisonner abstraitement mais ne parvenait plus à évaluer les situations concrètes et à prendre des décisions adaptées. Damasio en a conclu que l'émotion met du relief dans nos perceptions et nous permet de choisir plus facilement parmi les possibilités qui s'offrent à nous, même (et surtout) quand elles sont équivalentes. Une capacité qui nous évite de finir comme l'âne de Buridan, mort de faim et de soif à force d'hésiter entre son picotin d'avoine et son seau d'eau. Le défaut d'émotion serait au moins aussi préjudiciable à la rationnalité concrète que l'émotion excessive...
Emotion: une histoire de décalage Cette influence de l'émotion sur notre intellect est peut-être moins surprenante qu'il n'y paraît au premier abord. Car finalement à quoi sert une émotion? Darwin défendait la thèse selon laquelle l'émotion était un réflexe permettant au corps de réagir de façon appropriée à une situation inattendu. En augmentant le rythme cardiaque elle prépare à la fuite, en libérant de l'adrénaline elle prépare à l'attaque etc. A petite dose, bien sûr, car trop d'émotion paralyse. Mais l'émotion a une autre fonction un peu moins évidente: celle de signaler corporellement un événement inattendu, d'attirer notre attention pour modifier notre comportement routinier. La meilleure illustration de ce phénomène est ce que la police appelle le "Weapon effect" (l'effet revolver): lors des agressions dans des lieux publics, on a remarqué que les témoins focalisent tous leurs souvenirs sur l'arme de l'agresseur et sont souvent incapables de donner d'autres détails de la scène. Comme si -sous le coup de l'émotion- leur attention avait été entièrement absorbée sur l'objet qui les avait traumatisés.
A la base de chaque émotion, il y aurait donc toujours un certain décalage entre nos attentes et la situation réelle, une tension entre son état intérieur et une réalité? Ma Xochipillette trouve ça évident; moi ça me trouble d'autant plus que ce serait complètement cohérent avec ce que j'avais remarqué sur les causes du rire et de l'humour (dans ce billet) ou de l'émotion musicale (ici). On pleure aussi sous l'effet d'une tension entre ses attentes et ce qu'on vit: la scène la plus lacrymogène de La Rafle est celle où l'infirmière retrouve une poupée oubliée par un enfant au moment de sa déportation. L'émotion provient du contraste entre le bonheur insouciant associé à ce jouet et le destin tragique de l'enfant.
Et vous qu'en pensez-vous? Sources: [1] Antonio Damasio, L'erreur de Descartes. La raison des émotions (1995) [2] Nathalie Blanc, Emotion et cognition (2006) Ce billet de l'excellent blog Neurophilosophy sur le botox